Incompétences à géométrie variable

Quand un homme politique se trompe, il est incompétent. Quand un chef d’entreprise se trompe, il fait preuve d’esprit d’entreprise. Il suit le conseil de Thomas Edison: «Je n’ai pas échoué, j’ai juste trouvé 99 choses qui ne marchent pas.» Comment expliquer cette appréciation à géométrie variable entre les incompétences politiques et celles d’entreprises?

(Note: dans cette chronique, les termes homme politique ou chef d’entreprise sont utilisés de manière générique pour ne pas allonger. Cela s’applique évidemment aux femmes politiques et aux cheffes d’entreprise; dans l’erreur, nous sommes tous égaux.)

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n’est plus vendre…

Donc, en politique, l’erreur ne pardonne pas. Et celui qui en commet essaie naturellement de la minimiser ou de la dissimuler. Souvent, cela conduit au mensonge. Pourtant, en politique comme dans une entreprise, chacun fait face à des problèmes. Mais la société porte un jugement très différent sur les erreurs des uns et des autres.

Tony Blair, l’ancien premier ministre britannique, le résumait ainsi: «Le défi des démocraties occidentales a toujours été présenté comme étant la transparence et la responsabilité; en fait, c’est un défi d’efficacité. Nos politiciens, en général, ne sont pas corrompus, mais ils ne donnent pas les services qu’attendent les citoyens. Notre système coûte beaucoup et ne produit pas assez.»

Processus de décision différent

Si les politiciens ne sont pas toujours aussi efficaces qu’on le souhaiterait, c’est parce que le processus de décision est différent. Le chef d’entreprise peut prendre une décision rapidement et la faire exécuter tout aussi vite. Un homme politique ne décide pas aussi librement: il doit d’abord convaincre. Puis, il doit persuader son administration d’implémenter rapidement. Tout cela prend du temps.

De plus, pour convaincre il faut nécessairement faire des compromis. Or les compromis ne sont pas toujours les solutions idéales puisque, par définition, ils sont souvent le résultat du plus petit dénominateur commun. Il en résulte des décisions applicables mais pas toujours optimums.

La gestion d’un Etat s’apparente à la gestion d’un conglomérat, c’est-à-dire constitué d’entités très différentes et qui ont des performances peu comparables. Dans le monde de l’entreprise, les conglomérats n’ont plus la cote. De General Electric à ABB, tout le monde essaye de détricoter des structures complexes et de se concentrer sur des métiers de base.

Mais un politicien ne peut pas se débarrasser de la même manière d’une structure étatique qui ne marche pas. Même la privatisation n’est pas toujours une option. En général, on ne vend bien que ce qui marche bien. Et si on ne peut pas vendre, on subventionne: pas terrible…

Des espérances de vie inégales

Enfin, les structures de contrôle sont très différentes. Un homme politique, dans les démocraties, fait constamment face à un parlement, à une opposition et aux médias. Il en résulte généralement une espérance de vie très limitée. Shinzo Abe est le 57e premier ministre du Japon depuis la guerre et Giuseppe Conte le 58e de l’Italie.

Dans les entreprises, l’espérance de vie d’un chef est un peu plus longue, sept à dix ans. Mais les Etats, eux, survivent, tandis que les entreprises peuvent disparaître. Selon McKinsey, 75% des entreprises de l’indice boursier S&P 500 auront disparu dans dix ans.

Dans tous les cas, dans le monde politique ou dans celui de l’entreprise, l’erreur est humaine même si elle est traitée différemment. Pour l’homme politique, le parlement ou les médias sont des partenaires impitoyables qui n’hésitent pas à détruire une carrière. Pour le chef d’entreprise, un conseil d’administration est un peu plus tolérant, comme dans un club privé.

Enfin, l’incompétence n’est pas programmée. Elle peut survenir à la suite d’un changement de poste voire d’une promotion. C’est le fameux principe de Peter qui veut que tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence. Pour y faire face, il faut alors suivre le conseil de Warren Buffett: «Je n’investis que dans des entreprises qui peuvent être un jour dirigées par un incompétent; car tôt ou tard, c’est ce qui arrive.»

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