Ilan Goldfajn: «Les attentes sont maintenant très élevées au Brésil»

Ilan Goldfajn, gouverneur de la banque centrale brésilienne (Banco central do Brasil), donnera une conférence* qui prend l’allure d’un événement mardi à Genève. Il sera l’invité du Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB). Et pour cause, la récente élection de Jair Bolsonaro, ancien militaire, politicien national-populiste et qui promet de rompre brutalement avec les pratiques du passé, a mis le pays sous les projecteurs.

Dans une interview au Temps, Ilan Goldfajn explique que le nouveau gouvernement arrive au moment où toutes les conditions sont réunies pour atteindre une plus forte croissance en 2019. Il met toutefois en garde contre les attentes démesurées de la population suite aux promesses électorales. Le banquier central brésilien révèle aussi qu’il quittera ses fonctions en mars.

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Le Temps: L’annonce de votre départ a surpris tout le monde… Quelles en sont les raisons?

Ilan Goldfajn: J’ai décidé de partir pour des raisons personnelles. Après deux ans et sept mois à la tête de la banque centrale brésilienne, je compte poursuivre ma carrière dans d’autres secteurs. Je reste toutefois en fonction jusqu’à ce que le Sénat confirme la nomination de mon successeur.

En tant que président de la banque centrale brésilienne, quel regard portez-vous sur l’économie du pays en ce début d’année?

L’inflation est sous contrôle et le restera ces prochaines années. Le taux d’intérêt est aussi à un bas niveau, ce qui est une bonne stimulation pour l’économie.

L’économie justement, le Brésil revient de loin…

Oui, nous sommes entrés en récession en 2015, et 2019 sera la deuxième année de reprise. La croissance – 1,3% – était faible en 2018. Pour cette année, nous nous attendons à un taux de 2,5%.

Dans ce cas, comment expliquer que le président Jair Bolsonaro réclame un traitement de choc pour l’économie brésilienne?

Son idée est de poursuivre les réformes et d’augmenter la flexibilité de l’économie. Si le nouveau gouvernement arrive à mettre les comptes courants en ordre, l’économie gagnera en productivité.

En tout cas, la bourse brésilienne apprécie les projets du nouveau régime.

Les marchés aiment toujours la libéralisation de l’économie, les privatisations, la réduction des dépenses publiques et surtout la visibilité et la confiance.

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N’y a-t-il tout de même pas des risques?

Les attentes sont très élevées désormais. Le défi est de pouvoir mettre en place les mesures annoncées et satisfaire l’électorat.

Vous avez sans doute remarqué que l’élection de Jair Bolsonaro a suscité quelques craintes. Qu’allez-vous dire lors de votre conférence à Genève à ce sujet?

Que le plus important est de mettre en place une politique monétaire crédible, sachant que l’environnement fiscal reste fragile. Et que le succès dépend de la détermination à aller jusqu’au bout en matière de réformes.

Ne craignez-vous pas pour l’indépendance de la banque centrale?

Non. Son autonomie est acquise. C’est par ailleurs une condition pour la stabilité du système monétaire. Le Ministère de l’économie peut avoir ses propres priorités qui ne sont pas celles de la banque centrale. Mais à ce stade, je ne vois que des signaux positifs pour les investisseurs.

On a vu récemment l’indépendance des banques centrales quelque peu remise en question, notamment aux Etats-Unis où le président Donald Trump a tenté d’influencer une décision de la Réserve fédérale? Qu’en pensez-vous?

Les banques centrales constituent le dernier recours en cas de crise financière et économique. Elles disposent des outils pour agir. Remettre en question leur indépendance, c’est mettre leur crédibilité en jeu. Les marchés ont aussi besoin de savoir que les banques centrales peuvent agir en toute indépendance lorsqu’une situation l’impose.

Quel est le message que vous laisserez à votre successeur?

Beaucoup de travail a été accompli pour assainir l’économie, mais il doit se poursuivre. Le marché doit voir la continuité dans la politique monétaire et dans les réformes structurelles.

Quel regard portez-vous sur l’Argentine, qui a replongé dans une crise économique et financière?

Je suis certain que les mesures adoptées par le gouvernement argentin en collaboration avec le Fonds monétaire international porteront leurs fruits en 2019.

Et sur le Venezuela?

Il appartient aux Vénézuéliens de trouver une solution à leur problème. En ce qui nous concerne, leur économie est trop faible pour avoir un effet de contagion en Amérique du Sud.

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Dans quelle mesure les programmes d’assouplissement monétaire dans les pays avancés ont-ils affecté les pays émergents?

2018 a été une année difficile pour eux. L’excès de capitaux dans les pays riches a provoqué un flux vers les pays émergents, ce qui a alimenté l’inflation. Puis, le resserrement monétaire a provoqué le mouvement inverse. Plusieurs pays comme l’Argentine ou la Turquie ont vu une décélération de la croissance. D’autres pays comme l’Inde, le Brésil et l’Indonésie ont dû se protéger. Le Brésil a poursuivi les réformes, c’est ce qui l’a aidé à garder le cap de la croissance.


* Mardi 15 février 2019, à 18h30
Maison de la Paix, IHEID
2, chemin Eugène-Rigot, Genève

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