«Il faut dire la vérité aux Français»

En France, Agnès Verdier-Molinié s’est longtemps vu attribuer le rôle d’agent provocateur sur les plateaux télé: conspuant le gaspillage de l’argent public, dénonçant la caste des «rentiers de la République» – par exemple les 11 000 fonctionnaires de l’Assemblée nationale. Un appel à la réduction de la dépense publique qui lui vaut la détestation d’une gauche française aux yeux de laquelle cette essayiste fait figure de prophétesse illuminée de la doxa ultralibérale, à la botte du grand capital.

La colère populaire qui sourde depuis un mois des provinces de France fait pourtant remonter à la surface le ras-le-bol fiscal que cette fille de viticulteurs bordelais dénonce depuis des années au fil de ses ouvrages*. La dirigeante du groupe de pression IFRAP – la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques – était de passage cette semaine à Genève. Elle revient sur les origines de la fronde déclenchée par la «baisse du pouvoir d’achat», expression pudique désignant la hausse du poids des impôts pour la classe moyenne de l’Hexagone.


Tribune de Genève – Comment le prix du diesel en vient-il à pousser la France dite «silencieuse» à bloquer les routes du pays?

Agnès Verdier-Molinié – Cette question de taxe sur les carburants n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la fiscalité française. Regardez les chiffres Eurostat cette semaine: la France est désormais le pays le plus taxé en Europe – passant devant un Danemark qui a longtemps été mis en avant en France pour relativiser la situation. À cela s’ajoutent les réformes fiscales du gouvernement actuel, qui s’apparentent plus à un jeu de bonneteau et qui font remonter un ras-le-bol déjà bien présent. Souvenez-vous des «bonnets rouges» (ndlr: fronde contre une «écotaxe» en Bretagne en 2013). Aujourd’hui le rejet vient de l’ensemble de la population – plus de huit Français sur dix estiment que «trop, c’est trop».

«Sous la présidence Hollande, on était tranquille – il n’y avait pas vraiment de promesses de baisse de la fiscalité»


– Paradoxe, le gouvernement Macron promet une baisse du poids des impôts dès 2019. Et n’a-t-il pas accepté cette semaine un moratoire sur la taxation des carburants?

– La simple suppression du poil à gratter du diesel ne résoudra pas ce ras-le-bol fiscal. Sous la présidence (ndlr: du socialiste) François Hollande, on était tranquille – il n’y avait pas vraiment de promesses de baisse de la fiscalité. Avec Emmanuel Macron, il y en a eu, mais elles ne se traduisent pas de manière concluante pour les ménages, comme pour les entreprises. Nous sommes encore dans l’incantation. Chaque fois qu’on baisse d’un euro la fiscalité, on va le rechercher en douce ailleurs.

«Les réformes fiscales du gouvernement actuel s’apparentent à un jeu de bonneteau»


– Par exemple?

– Prenez la hausse de la taxation des carburants, à l’origine de la colère, qui doit ramener à l’État 3,9 milliards d’euros l’an prochain. Ce montant correspond à celui qui va manquer dans les caisses du fait de la suppression de la taxe d’habitation, promesse de début de quinquennat. Et sur cette somme, seuls 100 millions de plus sont affectés au financement de la transition énergétique. Je n’appelle pas cela de la fiscalité verte, mais de la fiscalité tout court.
Prenez la promesse de 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat supplémentaire (ndlr: en clair, de baisses d’impôts) faite aux ménages pour 2019. Le compte n’y est pas si on intègre la bascule entre la suppression des cotisations sociales et salariales promise et la hausse énorme de la CSG prévue (ndlr: taxe créée en 1991 – elle devait être temporaire – visant la quasi-totalité des revenus et recettes perçus par les Français). Cette taxe ramènera 119 milliards l’an prochain contre 90 milliards cette année (ndlr: en comparaison, l’impôt sur le revenu a généré 73 milliards de recettes en 2018). Voilà ce qui nuit à ce gouvernement: des mesures par morceaux dont il est difficile de ressentir l’impact. Ce n’est pas fini. Dès le 1er janvier, le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu – directement sur les fiches de paie – va attiser le ras-le-bol.

«Depuis des années, les élus ont laissé les clefs du camion à l’administration fiscale»

– Cet immobilisme que vous dénoncez ne reflète-t-il pas le fait qu’il n’y a aucune marge de manœuvre pour Emmanuel Macron face aux injonctions de Bruxelles, face au poids de la dette de l’État?

– Le gouvernement peut disposer de marges de manœuvre s’il décide lui-même de piloter la gestion publique. Or, depuis des années, les élus ont laissé les clefs du camion à l’administration fiscale – et pas seulement en France. Résultat, en début de quinquennat, la décision de supprimer la taxe d’habitation a été accompagnée d’une sorte de contrepartie: pourquoi pas 17 milliards de taxes supplémentaires sur les carburants, au nom de l’écologie si chère aux Français? Je suis prête à parier qu’à aucun moment les députés ne se sont rendu compte de l’énorme fiscalité verte qu’ils allaient infliger à leurs concitoyens. Ils n’ont pas eu l’information ni le temps de la réflexion – le parlement ne dispose pas de ses propres moyens de chiffrage non biaisés. J’appelle cela un déficit de démocratie.

– Reste que les «gilets jaunes» ne demandent pas seulement moins d’impôts. Mais aussi plus de prestations sociales. Des maternités en zone rurale. Une hausse du salaire minimum…

C’est pour cela qu’à un moment, il faut responsabiliser le citoyen. Et lui présenter l’équation entre fiscalité et dépenses, ce qui n’est jamais fait. C’est pour cela qu’il faut remettre les clefs du débat dans les mains de chacun, peut-être par des votations que les «gilets jaunes» appellent de leurs vœux. En 2008, Nicolas Sarkozy avait fait accepter une modification de la Constitution, avec la possibilité d’organiser des référendums d’initiative populaire. Combien ont vu le jour? Zéro. Il faut dire que les conditions requises – rassembler 4,7 millions de signataires et l’approbation de 185 parlementaires – n’aident guère.

«Ce qui fait monter les extrêmes, c’est l’omerta sur la mauvaise gestion publique»

– Vous appelez à une révolution fiscale en France. Mais si une révolution devait avoir lieu, ne conduirait-elle pas surtout la France dans les bras d’un mouvement protestataire, comme c’est le cas en Italie?

Il ne faut donc pas s’intéresser aux sujets importants, par peur de «faire monter les extrêmes»? C’est en agitant cet épouvantail que les élus refusent toute transformation du système. Et je pense que, du côté de la Commission européenne, la peur de ce basculement vers les «extrêmes» (ndlr: et d’un «Frexit») explique la souplesse affichée envers la France sur les questions budgétaires: je vous rappelle que Paris prévoit 2,8% de déficit en 2019, davantage que les 2,4% des Italiens. Oui, j’entends les voix éminentes issues des grandes entreprises qui me soufflent – après avoir décroché une baisse de la fiscalité sur le capital – qu’«il ne faut surtout pas dire que les réformes ne se font pas avec Macron». Erreur. Les Français sont adultes, il faut leur dire les choses. Ce qui fait monter les extrêmes, c’est surtout de maintenir l’omerta sur la mauvaise gestion publique.

* «En marche vers l’immobilisme», Albin Michel, 2018

(TDG)

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