«Il est indispensable de simplifier le droit du travail en France»

A la tête du groupe Adecco depuis septembre 2015, Alain Dehaze travaille en moyenne un jour par semaine au siège zurichois du leader mondial du travail temporaire sis à Glattbrugg, passant les 80% restant de son temps à voyager dans les différents pays où le groupe est actif. En 2015, la société a vu son bénéfice net reculer à 8 millions d’euros, contre 638 millions un an plus tôt, après avoir dû procéder à un amortissement de survaleur de 740 millions d’euros en raison notamment de changements législatifs en Allemagne. Le Belge, qui a succédé à son compatriote Patrick de Maeseneire après son départ l’été dernier, avait auparavant dirigé les activités d’Adecco en France dès 2011. Il s’exprime à propos des réformes du marché du travail dans l’Hexagone et en Italie et au sujet des changements d’habitude des nouvelles générations qui préfèrent avoir des expériences en série sur le marché du travail plutôt que de rester fidèle à la même entreprise toute leur vie.

Le Temps: Aux côtés de quelque 6700 employés d’Adecco, vous avez participé en mars à la quatrième édition du Street Day, un événement qui vise à faciliter l’insertion professionnelle des jeunes. Pourquoi un groupe de travail temporaire comme Adecco s’engage-t-il dans ce domaine?

Alain Dehaze: Le groupe Adecco n’est pas seulement actif dans le travail temporaire mais il est aussi leader des solutions en ressources humaines au niveau mondial. Nous sommes beaucoup au contact avec des jeunes. Si l’on considère seulement le travail temporaire, plus de 40% de nos intérimaires sont des jeunes de moins de 25 ans. Et on constate que pour beaucoup de ces jeunes, il n’est pas du tout facile de trouver un emploi dans de nombreux pays. Il y a 73 millions de jeunes qui sont aujourd’hui sans emploi à travers le monde. En moyenne, le taux de chômage atteint 21,6% chez les jeunes en Europe. Ce niveau est même supérieur dans certains pays européens: il est de 48,9% en Grèce, 45,3% en Espagne, 39,1% en Italie et un peu plus de 24% en France. Un jeune Français sur quatre n’a pas d’emploi. D’un autre côté, il y a aussi 8 millions de postes ouverts en Europe et aux Etats-Unis pour lesquels les entreprises ne trouvent pas de candidats.

– Pour quelle raison?

– Environ 40% des entreprises disent ne pas pouvoir recruter faute de ne pas avoir trouvé le bon profil de formation, tandis qu’une autre part de 40% d’entre elles pensent que le manque d’expérience des candidats est l’une des principales causes. Face à cette situation, en tant que leader mondial, nous devons aussi prendre notre responsabilité et agir. Souvent les employeurs en restent à dire «pas d’expérience, pas de job». On a décidé de sortir de nos bureaux et de consacrer une journée par an pour aller à la rencontre de ces jeunes et pour les aider à trouver un emploi. On a aussi organisé des milliers d’ateliers pour les aider à rédiger un CV, pour se présenter à un entretien et préparer une stratégie pour trouver un emploi, etc.

– Comment voyez-vous le rôle du travail temporaire par rapport au marché de l’emploi dans son ensemble?

– Le travail temporaire est un des services que l’on offre et qui était à la base du groupe Adecco. Depuis, nous avons évolué pour devenir un véritable groupe d’emploi et nous réalisons au niveau mondial 25% de notre chiffre d’affaires dans d’autres services. Nous voyons notre rôle dans la société de la manière suivante: nous voulons accompagner nos clients et nos candidats dans toutes les étapes de leur vie professionnelle. Du côté des candidats, nous avons souvent des jeunes qui commencent à travailler pour gagner de l’argent, pour payer leurs études ou financer un hobby. Quand ils ont obtenu leur diplôme, ils ne savent parfois pas très bien dans quelles entreprises ils souhaitent travailler. Grâce au travail temporaire, ils peuvent avoir différentes expériences et fonctions avant de se fixer. Plus tard, s’ils veulent changer d’activités, ces candidats font parfois à nouveau appel à nous. C’est dans ce domaine que nous avons des marques spécifiques actives dans le recrutement. En Suisse, et dans une dizaine de pays, nous nous appuyons sur notre marque Badenoch & Clark qui recrute du personnel expérimenté. Enfin, nous avons aussi des marques plus spécialisées pour les candidats seniors, par exemple dans l’informatique ou l’ingénierie, comme Modis et euro engineering. En cas de restructuration, nous accompagnons des personnes qui doivent retrouver un travail via nos services d’outplacement. Notre volonté est de pouvoir accompagner une personne ou une entreprise tout au long de sa vie professionnelle et de son développement.

– La législation diffère beaucoup selon les pays où Adecco est actif. Une réglementation rigide sur le marché du travail induit-elle automatiquement une plus grande proportion de contrats temporaires?

– Le taux de pénétration de notre activité n’est pas vraiment lié à la législation en place. Ainsi, il y a des pays comme les Etats-Unis, où le cadre législatif est très libéral en matière de droit du travail, mais où notre société bénéficie d’un très bon taux de pénétration. Même chose en Grande-Bretagne. Le pays où le taux de pénétration de notre activité est le plus élevé au monde est la Hollande, un pays qui a bien su régler la flexibilité et la fluidité de son marché du travail – pas seulement dans le domaine du travail temporaire. La Suisse est aussi un bel exemple de pays qui a bien su réguler son marché du travail. Son code du travail simple et pragmatique. De plus, la majorité des accords sont réalisés soit au niveau de l’entreprise, soit au niveau de la branche, mais pas au niveau fédéral. Lorsque nous réclamons plus de réformes en France, c’est avant tout pour simplifier, pour fluidifier le fonctionnement du marché du travail.

– Avez-vous été surpris par la très forte opposition en France au sujet de la réforme de la loi travail?

– Nous vivons dans un monde globalisé, où la concurrence est importante. Pour rester compétitive et continuer à attirer des investissements, la France doit pouvoir se réformer. Afin de favoriser la croissance économique et la création d’emploi, il est indispensable de simplifier le droit du travail, d’offrir plus de flexibilité aux entreprises tout en sécurisant le parcours des salariés, de réduire de manière générale les charges qui pèsent sur le coût du travail pour encourager la création d’entreprise. Nous le voyons: grâce aux réformes menées, des pays tels que l’Allemagne, l’Espagne, ou l’Italie recommencent à créer des emplois. Le projet de loi El Khomri, en introduisant un modèle de flexi-sécurité, va dans le bon sens. L’objectif est bien ici de créer de l’emploi tout en s’adaptant aux réalités du marché, aux évolutions des formes d’emploi et en continuant à sécuriser les parcours professionnels. En assouplissant notamment les modalités de licenciement, ce projet veut aussi donner plus de chance aux «outsiders». En effet, les processus de recrutement sont très longs en France, parce qu’il est très difficile d’interrompre un contrat. Un jeune sans expérience ne répondra pas aux critères du CDI donc les entreprises vont privilégier les contrats courts dont le CDD. D’où la nécessité de développer l’alternance.

– En regardant les chiffres au dernier trimestre 2015 d’Adecco, on observe une faible croissance des revenus aux Etats-Unis (+1%). C’est moins qu’en France (+5%). De même, une progression nettement plus élevée à deux chiffres a été observée dans des pays comme l’Italie, ceux du Benelux ou dans la péninsule ibérique. N’est-il pas surprenant d’observer une croissance aussi faible des revenus d’Adecco outre-Atlantique alors que le taux de chômage recule constamment aux Etats-Unis?

– Non, ces chiffres ne sont pas si étonnants. La croissance aux Etats-Unis se poursuit depuis cinq ans. Il y a une croissance modeste dans le travail temporaire car le cycle de reprise est déjà bien avancé outre-Atlantique. Elle est plus élevée dans le segment du recrutement permanent, avec près de 17% de croissance au quatrième trimestre. En Europe, la forte croissance observée en Espagne et en Italie doit être replacée dans le contexte des niveaux très faibles qui ont prévalu précédemment. L’Espagne a beaucoup réduit ses coûts et est devenue beaucoup plus compétitive. En Italie, un pays qui avait aussi été très touché par la crise économique, le «Jobs act» mis en place sous Matteo Renzi pour inciter les entreprises à engager plus de personnel porte ses fruits. La France, elle, recommence tout juste à croître. En raison de l’insuffisance des réformes, le pays sera le dernier à repartir dans la reprise économique en cours en Europe. L’Espagne et l’Italie ont été plus rapides à prendre des mesures dans le domaine du marché du travail qu’en France. J’ai l’impression que c’est un domaine où il sera très difficile de mettre en place des réformes en France. Quant à l’Allemagne, le cycle de reprise de l’économie y est beaucoup plus avancé. On observe une croissance modeste dans la continuité. Néanmoins, il y a aussi des signes de ralentissement: le secteur automobile est moins dynamique qu’en France en ce moment; la baisse de régime de l’économie chinoise et l’embargo sur la Russie. Cela a eu un impact sur la vigueur de la première économie européenne même si sa situation reste excellente.

– En Suisse, les nouvelles négatives ont prédominé ces derniers mois sur le front de l’emploi, en particulier en ce qui concerne les activités de production ou l’industrie en raison de la force du franc. Dans votre activité du travail temporaire et du placement de personnel, comment percevez-vous la situation?

– La Suisse est bien sûr affectée par la force du franc. Toutefois, il faut garder une perspective de long terme. J’ai déjà vécu il y a 25 ans en Suisse et à cette époque le franc était déjà aussi très fort. Vis-à-vis de l’euro, il est passé de 1,50 au début des années 2000, à 1,20 entre 2011 et 2015, puis aux environ de 1,10 franc. Et pourtant, tout au long des dernières décennies, le taux de chômage est resté faible en Suisse. J’ai pleinement confiance dans la société suisse, dans son système d’éducation et de formation continue, dans sa capacité d’innovation dans toute une série de domaines. Dans un premier temps, les activités liées à la production et à l’exportation, tout comme le tourisme, seront les plus touchées. Il faut leur laisser le temps de s’adapter à la nouvelle donne, à améliorer leur productivité et à innover. Il y a maintenant une période d’adaptation à la nouvelle situation après l’abandon du taux plancher mais je suis sûr que l’économie suisse, à nouveau, va en sortir plus forte.

– Il y a un grand débat à propos de l’impact de l’évolution technologique sur le marché du travail. Depuis quelques mois, les scénarios et études se multiplient à propos du nombre d’emplois qui disparaîtront en raison de la numérisation et robotisation. Qu’attendez-vous sur ce plan?

– Les nouvelles technologies comptent parmi les facteurs essentiels qui influencent notre activité. L’émergence de la robotisation, l’automatisation de tâches toujours plus nombreuses et l’intelligence artificielle auront un impact sur notre activité de recrutement de personnel. Nous suivons de près cette évolution et testons nous-même de nouvelles applications. Par exemple, nous testons des approches d’assessement effectués à l’aide des techniques liées au «big data». On quitte l’analyse psychométrique classique pour effectuer des analyses basées sur le traitement de données en grande quantité sur internet. Des techniques basées par exemple sur l’analyse du quotient émotionnel permettent de comparer les besoins d’une entreprise avec les profils des candidats pour voir s’il y a adéquation ou non, plutôt que de recourir à l’analyse psychométrique classique.

– Anticipez-vous des réductions massives d’emploi dans certains domaines?

– Il faut s’attendre à des disparitions importantes d’emplois en raison de l’évolution technologique. Si vous regardez l’étude publiée par le World Economic Forum à Davos, il y aurait environ 5 millions d’emplois qui pourraient disparaître dans ce que l’on appelle la quatrième révolution industrielle, tandis que 2 millions se créeraient en raison de l’arrivée des nouvelles technologies. Selon d’autres études récentes, un emploi sur deux serait menacé dans certains secteurs dans certains pays, notamment aux Etats-Unis en raison de l’évolution technologique. Ce sont des scénarios que nous devons prendre en compte aussi dans notre activité de recrutement.

– Dans de multiples domaines, par exemple dans l’informatique ou dans le design, beaucoup d’entreprises organisent leur mode de fonctionnement autour de projets plutôt que de contrats fixes. Constatez-vous une accélération de cette tendance?

– C’est une tendance de fonds. Celle-ci est en partie liée aux souhaits de l’entreprise, mais aussi des employés, surtout ceux des nouvelles générations. Les nouvelles générations ne veulent plus s’engager à vie pour une entreprise. Elles préfèrent avoir des expériences en série. Ces personnes aiment voyager et faire des pauses dans leur vie professionnelle. Elles sont plus enclines à avoir un statut de freelance ou d’auto-entrepreneur pour avoir cette liberté. En France, près d’un quart de nos intérimaires ont fait un choix tout à fait conscient du travail par intérim, justement pour avoir cette flexibilité dans l’organisation de leur vie professionnelle et personnelle. Ce sont souvent des personnes très qualifiées, qui pourraient avoir un emploi fixe mais qui par exemple ne veulent pas travailler pendant les vacances de leurs enfants. Ou alors des personnes qui préfèrent pouvoir travailler là où ils veulent. Enfin, il faut rappeler que le travail temporaire n’est qu’une forme de flexibilité parmi d’autres. On peut citer le détachement d’employés, tout comme il y a aussi beaucoup de free-lance ou d’auto-entrepreneurs. Aux Etats-Unis, 30% des personnes qui travaillent sont actives en tant que free-lance.