Ikea: radiographie d’une contre-offensive médiatique

Fabriquer des objets qui sont à la fois beaux, fonctionnels, solides, respectueux au plan environnemental et social, et bon marché. C’est sur ces cinq piliers qu’Ikea bâtit son concept dénommé «design démocratique». Et c’est sur le terrain que le géant suédois de l’ameublement l’a présenté la semaine dernière, invitant une dizaine de journalistes des quatre coins du monde. Son fil rouge, le bois. Une ressource représentant 60% de la valeur marchande de l’assortiment d’Ikea, qui en utilise 21 millions de mètres cubes par année, soit 1% de la consommation mondiale totale.

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1. Gonflé, sur la forme

Sur la forme, c’est plutôt culotté: Ikea choisit pour sa visite la Roumanie, un pays qui a déjà connu son lot de scandales pour des abattages de forêts protégées et demeure à risque, puisqu’elle abrite deux tiers des dernières forêts vierges d’Europe. Pourquoi la Roumanie, où Ikea n’effectue que 3,5% de ses achats, contre 28% en Chine ou 18% en Pologne? Le géant de l’ameublement y traîne quelques casseroles, largement médiatisées et veut de son propre aveu montrer patte blanche. Direction, donc, les forêts de hêtres de Transylvanie, arborant à cette période de l’année leurs plus belles couleurs.

A notre arrivée, les tronçonneuses rugissent. Nous sommes accueillis près de Strambu Baiut par des agents de Romsilva, l’organisme gouvernemental chargé de la surveillance des forêts. Après avoir détaillé le marquage auquel sont soumis les arbres, servant à recenser le volume sur pied et celui abattu de la zone, ils présentent l’épais dossier de permis requis pour abattre. Les souches sont ensuite chargées sur des camions dont les matricules et le détail du chargement sont enregistrés. Une application permet de lire ces détails et de suivre le parcours en temps réel. «La traçabilité est totale», insiste Florin Mazac, chef du district forestier de Strambu Baiut.

Reste que ce recensement Romsilva est fait dans une approche plus commerciale qu’environnementale et les ONG pointent l’absence d’un registre national à jour (la dernière version date de 2005). Sur ce constat, le groupe de journalistes quitte les collines rougeoyantes pour la zone industrielle de Sighetu Marmatiei, où se trouvent certains des fournisseurs du géant suédois.

2. Un objet simple du quotidien

Prenons un objet à la fonctionnalité simple; une chaise. Celle qui fait tourner l’entreprise de Vasile Godja depuis bientôt une trentaine d’années s’appelle Terje, pliante et reconnaissable à son dossier percé. Son entreprise, c’est Plimob, dont la manufacture ressemble à s’y méprendre à un magasin Ikea – même code couleur, même forme. Mais à l’instar de son millier d’autres fournisseurs, le groupe suédois n’en est pas propriétaire, précise son responsable des achats et de la logistique en Europe du sud-est et au Pakistan, Jarek Kowalski. Même si Plimob lui doit 98% de son chiffre d’affaires, grâce à Terje, essentiellement.

3. Du fait main, ou presque

Rien à dire, Terje fait le job. Celle qui me sert de chaise d’appoint depuis bientôt dix ans a juste un peu perdu de son éclat. Il faut dire que la bonne vingtaine de manipulations manuelles à l’usine contribue à tester sa qualité. Si l’automatisation des tâches est l’une des priorités de Vasile Godja, elle est progressive, en raison de l’investissement considérable qu’elle représente.

4. Une durabilité à nuancer

On est surtout venu pour ça. Et Ikea aussi d’ailleurs. «De manière générale, nous visons un approvisionnement en bois provenant à 100% de sources plus durables d’ici à 2020», vante Mikhaïl Tarasov, chef de la gestion des forêts auprès de la firme. D’accord, mais combien plus durable? Et plus durable par rapport à quoi? Sur l’ambiguïté de sa phrase, le responsable botte en touche. «Nous exigeons de tous nos fournisseurs qu’ils ne travaillent plus qu’avec du bois certifié ou recyclé», enchaîne Jarek Kowalski.

Le label censé en attester, c’est le Forest Stewardship Council, abrégé FSC. Créé au début des années 1990, il réunit des industriels, des propriétaires forestiers, des représentants d’ONG et de communautés indigènes, notamment. Mais sa crédibilité a été sérieusement mise en doute, depuis le scandale Schweighofer, du nom du négociant autrichien accusé d’avoir vendu du bois illégalement abattu: l’entreprise a continué à bénéficier du label jusqu’en 2017 alors que le WWF allemand signalait, en 2015 déjà, les irrégularités.

L’autre point faible du label porte sur l’existence d’une version allégée, le FSC Mix. Cette alternative permet aux industriels d’ajouter à leurs produits du bois dit «contrôlé», mais avec des standards moins stricts que ceux imposés par le 100% FSC. De quoi «tromper le consommateur, qui ne voit pas toujours la mention mix», dénonce Greenpeace Suisse. Mikhaïl Tarasov reconnaît la faiblesse de l’appellation et signale qu’un resserrement des critères «bois contrôlé» est en cours.

En attendant, «il demeure le meilleur label existant à ce jour», insiste-t-il. Et Terje est constituée à 100% de bois FSC nous assure-t-on. Celui des forêts visitées plus tôt? «En partie seulement», nous confie le patron de Plimob. Le dossier de la chaise provient notamment de… Suisse! C’est que le prix du bois roumain a presque doublé en l’espace de dix ans, la faute aux charges administratives et au système d’enchères publiques pour l’attribution des autorisations d’abattage. La certification a, elle, renchéri le prix de 10%, confie Vasile Godja. A paramètres comparables, le mètre cube coûte 90 euros en Roumanie, contre 80 francs en Suisse.

5. A quel prix?

C’est justement le prix qui fait pencher l’édifice Ikea. Car si la cote de la matière première a bondi, Terje coûte toujours 17,95 francs sur le catalogue suisse. Et le prix auquel le géant suédois achète le produit fini à ses fournisseurs n’a pas augmenté. Les marges de Plimob s’effritent et difficile de rogner sur les salaires de la main-d’œuvre déjà très bas (le minimum net est officiellement de 400 euros mensuels). La pression subie par les fournisseurs est d’autant plus forte qu’ils ne sont pas propriétaires du design. Libre à Ikea de changer de fournisseur.

Ni blanc, ni noir, encore moins vert, de l’avis de la plupart des ONG (WWF et Greenpeace notamment), Ikea se classe pourtant au rang des bons élèves pour avoir intégré et concrétisé un certain nombre d’exigences environnementales et sociales dans son cœur de métier. Que ce soit pour le bois, mais aussi pour le coton.

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Des efforts sont faits. Beaucoup reste à faire, «mais dans un contexte de production globalisée, il est illusoire de croire que nous pourrons contrôler les fournisseurs de chacun de nos fournisseurs. Tout comme l’approvisionnement local demeure un mythe, à notre échelle», lâche finalement entre deux visites un représentant de l’entreprise.

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