En théorie, la taxe carbone aurait pu marcher 

Sur le papier, cela paraissait simple. Selon le principe du «pollueur-payeur», la taxe carbone devait rendre les énergies les plus polluantes moins compétitives en France. Il s’agissait, à terme, de tenter de respecter les engagements pris lors des Accords de Paris en matière d’émission de gaz à effet de serre (-40% d’ici à 2030). Concrètement, de réduire la consommation de diesel et d’essence.

C’était compter sans la vague «gilets jaunes» qui s’est abattue sur la France. D’abord pour protester contre le relèvement de cette taxe carbone au 1er janvier (de 44,60 à 55 euros la tonne de CO2), avant que ne se greffent les revendications les plus diverses. Pour des raisons politiques, la hausse de la taxe est presque enterrée. Mais, d’un point de vue plus objectif, l’augmentation des prix pétroliers a-t-elle réellement un impact sur la demande?

Une «demande très rigide»

C’est le meilleur levier sur la demande, affirme Giacomo Luciani, codirecteur du programme d’études Oil and Gas Leadership à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Problème: «Dans les pays à forte taxation des produits pétroliers, les variations des cours du brut ne sont pas entièrement perçues par les consommateurs. C’est le cas en Europe où les impôts représentent environ deux tiers du prix à la pompe.»

Le marché américain est lui beaucoup plus sensible, et représente donc un terrain de recherche intéressant. Giacomo Luciani estime l’élasticité-prix de la demande d’essence à 0,2 (soit 20%). Illustration: quand le prix augmente de 50%, la demande se contracte de 10%. Et inversement. «Ce qui reste considéré comme une demande très rigide», juge-t-il.

Grosses voitures, isolation et autres investissements

Ce lien entre prix et demande s’observe surtout sur le moyen terme. Entre l’été 2014 et 2016, la «longue période de cours bas a renversé la tendance dans les ventes de voitures aux Etats-Unis. Les SUV se sont repris face aux hybrides.» Cela fonctionne aussi avec les cours élevés. Le premier choc pétrolier en octobre 1973 a eu un impact durable sur la demande provenant des pays de l’OCDE. Prenant conscience de leur dépendance pétrolière, ils se sont adaptés en développant d’autres sources d’énergie mais aussi en lançant des programmes d’efficacité énergétique.

A l’échelle du consommateur, celui-ci sera incité à investir dans l’isolation de sa maison ou la pose de panneaux solaires, poursuit Giacomo Luciani. «Ce sont des investissements qui prennent du temps mais sont là pour durer. A chaque période prolongée de prix élevés, il y a un phénomène de destruction de la demande.» En matière de produits pétroliers, il est donc extrêmement difficile de prendre toutes les variables en compte et de réaliser des modèles économiques fiables. «On parle du comportement de millions de consommateurs, qui ont des perceptions, des préoccupations et des revenus très différents», nuance le professeur de l’IHEID.

C’est d’ailleurs le boom démographique et économique asiatique qui explique le maintien de la demande pétrolière mondiale, malgré les variations de cours du brut, entre 20 et 140 dollars, lors de ces vingt dernières années.

Le coût réel des énergies fossiles

L’instrument de la fiscalité énergétique reste en tout cas largement inexploité, selon la dernière étude de l’OCDE. «La part des émissions assujetties à une taxe carbone est passée de 1 à 6% en 2015, mais seules 0,3% des émissions sont imposées à un niveau égal à leur coût climatique.» Traduction: les consommateurs ne paient pas le coût réel de l’énergie.

Mais, pour Giacomo Luciani, même si «elle terriblement régressive, la taxe est la seule façon d’optimiser l’utilisation des ressources énergétiques.» A charge ensuite des politiques de dessiner un système de redistribution des taxes destiné à compenser les pertes des travailleurs qui sont, de par leurs revenus, dans l’impossibilité de changer leur comportement.

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