Elon Musk joue un nouveau coup de poker pour faire grimper l’action de Tesla

L’emblématique Elon Musk envisage de retirer Tesla de Wall Street. Rien de moins. La nouvelle, rendue publique par un tweet, a fait l’effet d’une bombe. L’action du constructeur de voitures électriques s’est envolée pour atteindre un sommet historique à plus de 380 dollars. Le message de Musk peut se résumer ainsi: «Financement assuré pour une transaction sur une base de 420 dollars par titre, qui permettrait à la firme de se dégager des contraintes réglementaires liées à la cotation en Bourse et d’échapper à l’agitation des marchés.» Nouveau coup de génie ou début des ennuis pour ce visionnaire qui vise les étoiles?

«Elon Musk s’est montré très malin, estime Jérôme Schupp, analyste financier chez Prime Partners à Genève. Il a profité d’un momentum boursier jouant en sa faveur pour faire grimper davantage les cours.» Depuis le début du mois, le titre Tesla a en effet été porté par des résultats supérieurs aux prévisions: moins de cash a été brûlé qu’anticipé au dernier trimestre et la firme devrait atteindre les chiffres noirs à la fin de septembre.
Cela a son importance. Elon Musk a besoin d’un titre qui flambe. Il s’agit tout d’abord de briser les reins aux spéculateurs qui parient sur la chute de l’action. Les positions prises à la baisse par des fonds spéculatifs, les fameux «hedge funds», atteignent des sommets. Un financier indépendant précise que «l’équivalent de 27% de la capitalisation de Tesla est actuellement placé à la baisse par des fonds spéculatifs», ce qui représente environ 17 milliards de dollars. Les vendeurs à découvert ont d’ailleurs laissé des plumes ces dernières années. Selon la société S3 Partners, citée par le quotidien «Les Échos», ils ont perdu près de 5 milliards de dollars depuis 2016 du fait de la hausse de l’action. Mais ils font trop de buzz autour de Tesla. Elon Musk veut leur peau.

Manipulation du marché

Tesla cherche aussi à réduire sa dette, qui atteint 11,5 milliards, et, partant, son besoin de cash. Comment la hausse du titre peut-elle l’aider? La firme est endettée à hauteur de 3,7 milliards sous forme d’emprunts convertibles. Ces titres peuvent être théoriquement transformés en actions dès qu’un cours fixé à l’avance, appelé prix de conversion, est atteint. Et la dernière vague de hausse a permis de le dépasser! «Je pense qu’une majorité de ces obligations vont rapidement être transformées en actions», souligne le financier indépendant. Un tel mouvement diminuerait d’autant les besoins en liquidités de la firme.

Certains parlent de manipulation de marché pour une société fortement endettée, qui n’a pas encore atteint les chiffres noirs après quinze ans d’existence et dont les besoins en cash sont importants. Il est vrai que Tesla risque de devoir trouver rapidement de l’argent frais. Adam Jonas, analyste chez Morgan Stanley cité par le «Wall Street Journal», estime que la firme devra émettre cette année encore l’équivalent de 2,5 milliards de dollars en actions pour assurer sa croissance. À vérifier.

«Il s’agite et menace»

Elon Musk veut-il vraiment sortir Tesla de la Bourse, ce qui nécessiterait de trouver jusqu’à 70 milliards et serait la plus grande transaction de ce type de tous les temps? «Non, je ne le pense pas, répond Jérôme Schupp. Il s’agite et menace les marchés financiers un peu comme l’a fait Hayek avec Swatch Group lorsqu’il n’était pas content de la volatilité ou des contraintes liées à la Bourse.» Le titre Swatch Group n’a jamais quitté le radar boursier pour autant… malgré les obligations de publier des résultats trimestriels ou de traiter équitablement et honnêtement actionnaires et investisseurs.

C’est probablement sur ce dernier point qu’Elon Musk est le plus fragile. «Financement assuré», a-t-il écrit dans son tweet. Il y a intérêt à ce que ce soit vrai, sinon c’est de la fraude, a averti Harvey Pitt, ancien président de la SEC, sur CNBC. Peut-être qu’Elon Musk a reçu l’assurance d’un gros investisseur. Le fonds souverain d’Arabie saoudite, dont la surface financière permettrait d’envisager une telle transaction, ne vient-il pas de prendre une participation de près de 5% dans Tesla? Peut-être une piste à suivre.


Lancer le nom d’Elon Musk, c’est déclencher un débat, quasi idéologique. À ma gauche, des aficionados le comparant à Henry Ford. À ma droite, ceux qui le relèguent au rôle de milliardaire à la Howard Hughes – fantasque mais assez madré pour avoir surfé la vague des subventions déversées sur le secteur automobile américain après la grande crise de 2008.

Qu’est-ce qui fait que cet homme d’affaires issu de la «tech» ait ainsi pu être érigé en maître à penser? Son charisme naturel, sa capacité à déployer un discours tranchant avec la bien-pensance «corporate» de Wall Street – perçue, au fil des tweets, comme un pied de nez au «système»?

La légende tissée autour de ce fils d’un ingénieur sud-africain et d’un mannequin doit également à sa proximité avec Hollywood, qui s’en est inspiré il y a quelques années pour le film «Iron Man». Plus prosaïquement, le message de l’apôtre de la voiture électrique ne peut que porter dans une ville de Los Angeles calibrée pour ses véhicules: pouvoir d’achat élevé, interminables trajets pendulaires sur des highways encombrées. Une conception de l’automobile en rupture avec le conservatisme d’un marché américain dans lequel le véhicule le plus vendu reste un gros pick-up Ford – en clair, un fourgon à plateau agricole.

Dans les affaires, le retour à la réalité, brutal, est dicté par les chiffres. Même sur ce front, le combat de Tesla Motors contre la banqueroute s’est transformé en une série haletante. Soit Elon Musk écrit l’avenir avec ses berlines de luxe rechargeables, soit il enfume ses actionnaires dans une gigantesque martingale.

Depuis le printemps, le suspense atteint son paroxysme. Deux ans après la présentation d’un modèle grand public à 35 000 dollars, la construction en grande série, vitale, ne cesse d’être repoussée. L’entrepreneur de 47 ans parle «d’enfer de la production» et avoue dormir sur le sol de son usine californienne. Au cours des trois derniers mois, il a réussi à sortir 53 000 véhicules de cet ancien site Toyota qui crachait près d’un demi-million d’autos par an dans les années 80. Il répète que d’ici à la fin de l’année, 10 000 Model 3 salvatrices seront assemblées chaque semaine.

Les chiffres reviennent, plus implacables: encore 700 millions de dollars volatilisés en trois mois. Propriétaire de 20% de Tesla, Elon Musk répète être sur la bonne voie pour que la société devienne «durablement» profitable en 2018.
Les investisseurs perdent patience, parient à la baisse. Les commentaires de tout ce que Wall Street compte d’analystes, de spéculateurs de haut vol ou de chaînes d’info en continu sont aiguillonnés par les provocations du patron de Tesla. Ce dernier, en mai, au sortir d’une rencontre avec des analystes, a estimé les questions «ennuyeuses» et «absurdes». Puis ce fut aux médias d’en prendre pour leur grade: «Il faut lancer un site sur lequel le public pourra noter la véracité de chaque article.» La prochaine étape du bras de fer semble donc une rupture avec la Bourse. À moins qu’il ne s’agisse d’une nouvelle figure de communication financière.

Pierre-Alexandre Sallier (TDG)

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