Elon Musk bouleverse les cartes du marché spatial

Dans le domaine spatial, un contrat de 82,7 millions de dollars paraît ridicule. Pourtant celui signé fin avril entre SpaceX et l’armée américaine est fondamental. Cette nouvelle alliance met un terme au monopole dont United Launch Alliance (ULA) – coentreprise appartenant à Lockheed Martin et Boeing – jouissait depuis une décennie.

Non cotée en Bourse mais déjà évalué en milliards de dollars – ce que Wall Street appelle une «licorne» – la société SpaceX, autre création de l’emblématique patron de Tesla, Elon Musk, est à l’origine d’une redistribution complète des cartes du secteur des lanceurs spatiaux.

Outre-Atlantique, les premiers bouleversements remontent à 2008, lorsqu’est signé un premier contrat de 1,6 milliard de dollars avec la NASA. Sa mission: douze vols pour approvisionner la station orbitale ISS. La société américaine s’y attelle avec succès, à tel point que la NASA lui a confié en décembre dernier, cinq missions supplémentaires de ravitaillement pour près de 700 millions. A cela s’ajoutent les 2,6 milliards décrochés dans le cadre d’un programme de vols habités prévus dès 2017.


Casser les coûts

Certes avec 4,2 milliards, Boeing a su conserver la plus grande part d’un gâteau budgété par la NASA à hauteur de 6,8 milliards. Sauf que les prestations fournies par la Falcon 9 de SpaceX s’avèrent presque deux fois moins chères que celles du célèbre fabricant d’avions.

Une stratégie commerciale simple – proposer des prix défiants toutes concurrences – qui serait en réalité truquée à en croire le patron d’Arianespace, Stéphane Israël. «Nous sommes dans une situation ubuesque où SpaceX facture à son propre gouvernement des missions 30% plus cher qu’à ses clients commerciaux et peut proposer aux Etats européens des lancements à des prix bradés», a-t-il déploré cette semaine sur le site du Monde en réclamant que l’Europe soutienne beaucoup plus efficacement sa filière spatiale.

Distorsion de concurrence ou pas, SpaceX n’en a pas moins mis en exergue le retard pris par l’industrie spatiale traditionnelle dans le développement de fusées de nouvelles générations. Un coup de pied dans la fourmilière, notamment sur le Vieux-Continent, où depuis deux ans l’Agence spatiale européenne (ESA) orchestre le développement du nouveau lanceur Ariane 6, auquel est associé le groupe helvétique Ruag. Cet investissement de 2,4 milliards d’euros devrait mener à une fusée capable de réaliser des missions 40 à 50% moins chères que celles d’Ariane 5. Seul souci: la fusée ne sera prête avant 2020 au mieux. Et cela pour autant que le calendrier de départ soit respecté.



Débat sur le réutilisable

Pendant ce temps, SpaceX est parvenu, vendredi, à poser une seconde fois le lanceur principal de sa fusée Falcon 9 sur une barge en plein océan, SpaceX a remis au centre des discussions le grand débat actuel sur le recyclage de l’étage qui propulse la fusée hors de notre atmosphère. Aux yeux d’Elon Musk, sa réutilisation est une évidence, puisqu’elle serait à même de diviser «par deux» le prix des lancements. «L’aéronautique n’aurait jamais décollé si les compagnies aériennes avaient jeté leurs avions après un seul vol», aime souvent à rappeler l’entrepreneur américain.

En Europe, les avis semblent plus partagés sur la vision du patron de SpaceX. «Méfions-nous des effets d’annonce», prévenait récemment Jan Wörner, directeur de l’ESA, dans les colonnes du Temps expliquant que «la navette spatiale était [elle aussi] réutilisable, à condition de dépenser 500 millions de dollars après chaque vol». Il est vrai que l’avantage tant économique que technique – aucune fusée n’a encore décollé avec un lanceur recyclé – reste à démontrer. Certains experts évoquent l’effet d’un aller-retour sur les moteurs et la forte probabilité de devoir procéder à des réparations coûteuses avant tout nouveau décollage. La partie de cartes entre SpaceX, Arianespace et ULA ne fait donc que commencer.

(TDG)(Créé: 08.05.2016, 21h55)