Cuba renonce à brider l’activité privée

Le revirement est inattendu, et totalement inhabituel: le gouvernement cubain a annoncé mercredi qu’il revenait sur une partie des lois plus restrictives pour les entrepreneurs privés, prévues pour entrer en vigueur vendredi.

Reconnaissant que ces 20 lois, publiées au Journal officiel le 10 juillet, avaient généré un certain malaise et de l’incompréhension dans le secteur privé, la ministre du Travail Margarita Gonzalez a annoncé à la télévision qu’une partie d’entre elles seraient modifiées.

Ainsi, la norme la plus polémique, qui limitait à une licence d’activité par personne et par local, empêchait, en théorie, un restaurant d’avoir une partie bar ou une maison d’hôtes à servir à manger à ses clients. Elle est supprimée dans la nouvelle mouture. De même, la limitation à 50 chaises (donc 50 couverts) par restaurant est elle aussi levée.

Le nombre de convives autorisés «sera en adéquation avec la capacité du local», a expliqué la ministre, qui a précisé que les salariés du privé sont passés de 157’000 en 2010 à 588’000 fin octobre 2018, soit 13% de la population occupée. Les nouvelles lois incluaient l’obligation pour chaque entrepreneur d’avoir un compte bancaire, ce qui ne sera finalement plus le cas, sauf pour certaines activités spécifiques.

Expansion menacée

L’ensemble de ces normes étaient vues par les entrepreneurs comme par de nombreux économistes comme risquant de freiner l’expansion du secteur privé, dix ans après son autorisation sur l’île socialiste. L’avocat Julio Antonio Fernandez les avait ainsi qualifiées, dans un entretien à l’AFP, de «coup dévastateur pour énormément de gens», car elles «limit(ai)ent fortement l’activité privée individuelle».

Apparus en 2008, les «cuentapropistas» (travailleurs à leur compte) tiennent des restaurants, réparent des vélos, confectionnent des habits, conduisent un taxi, coupent les cheveux… et on estime qu’au moins 1,5 million de personnes dépendent de leurs revenus, dans une île de 11,2 million d’habitants.

La nouvelle Constitution, soumise à référendum le 24 février prochain, semblait pourtant leur faire les yeux doux, en reconnaissant pour la première fois le marché et la propriété privée. Une manière d’apporter une base légale à l’actualisation du modèle économique cubain initiée par l’ex-président Raul Castro, qui a permis à des particuliers de lancer leur activité privée.

«On voit que le président (Miguel) Diaz-Canel (son successeur depuis avril, ndlr) va poursuivre sur la voie de transformations progressives mais sans toucher la colonne vertébrale du système centralisé, ni le monopole de l’entreprise d’Etat», explique à l’AFP l’économiste cubain Pavel Vidal de l’université Javeriana, en Colombie.

Ne pas s’enrichir

Au moment où la croissance est à la peine (1,1% au premier semestre), le gouvernement cubain semble surtout intéressé par les investissements étrangers, plus que par un fourmillement en interne de son économie, que les nouvelles lois visaient à remettre en ordre. Les catégories de métiers autorisés, redessinées, passent de 201 à 123.

La législation interdit tout négoce avec des entreprises étrangères, pourtant chaque jour plus présentes à Cuba, et introduit de nouveaux types d’infractions, avec des amendes plus élevées. L’objectif officiel est de lutter contre la fraude fiscale et le travail au noir… avec en toile de fond, ce mot d’ordre: ne pas s’enrichir, dans une société qui se veut égalitaire et où le salaire moyen, dans le public, est de 30 dollars par mois.

La nouvelle Constitution, qui réaffirme le caractère socialiste du pays, précise justement que la propriété privée ne doit pas être «concentrée», ce que beaucoup de Cubains ont lu comme l’interdiction de trop réussir dans son activité privée. Ce passage doit être plus explicite, estime Julio Antonio Fernandez, «sinon on empêche l’entrepreneur qui veut aller de l’avant, qui veut progresser».

Si l’on exige aux entrepreneurs «autant de restrictions, de régulations et de démarches bureaucratiques pour pouvoir travailler», alors «on se demande vraiment s’ils sont les bienvenus ou non dans notre économie», observe le politologue et économiste Esteban Morales. (afp/nxp)

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