Créer sa start-up, souffrir et échouer: le récit de quatre Romands

Véritable pile électrique, Jacqueline Chellilah ne manque pas d’idées. Agée d’à peine 23 ans, cette Genevoise décide de monter sa première entreprise. «Ça s’appelait le Jamathi Diary et c’était un agenda qui contenait des citations philosophiques et des conseils pour chaque jour de l’année, une sorte de coach de vie combiné à un journal intime», raconte-t-elle dix ans plus tard.

Grand succès d’édition à la Fnac et chez Payot où plus de 1000 exemplaires seront vendus. Jacqueline a la folie des grandeurs et commande, un peu naïvement, 5000 exemplaires à son fournisseur. Elle se retrouve avec énormément d’invendus et son succès se transforme en fiasco. Elle reçoit néanmoins le prix Genilem de la chambre de commerce genevoise. «J’ai eu le droit à un coach qui m’a aidée à réparer les bêtises que j’avais faites comme celle de mettre la société à mon nom», se souvient-elle.

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Mais il est déjà trop tard. Endettée de plusieurs milliers de francs, Jacqueline négocie avec ses créanciers. Elle décide de s’exiler à Londres et travaille pour une start-up de prêt-à-porter sur le Net.

Le mirage de la liberté

Comme Jacqueline, de plus en plus de jeunes Suisses souhaitent se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat. Selon une aux Etats-Unis, 66% des membres de la génération Y souhaitent monter leur propre entreprise, attirés par la liberté et le défi qu’offre le monde des start-up.

Une perspective qui pousse Jackie Wonder (Jackie Miracle), comme l’appellent ses proches, à revenir en Suisse pour retenter l’expérience avec une amie. Inspirées par la reine des médias américains, Oprah Winfrey, qu’elles voient comme une grande entrepreneuse, elles décident de monter un projet de brunch itinérant, Funky Brunch.

Dans une start-up, le temps est une denrée rare. Chaque semaine est précieuse parce qu’on brûle du cash. 

Thomas Diamantidis

Trente-cinq brunchs plus tard et notamment l’exportation du concept à Paris avec un chef étoilé aux commandes, Jacqueline se rend compte que son modèle d’affaire est bancal. Il ne génère pas assez de revenus, les marges étant très faibles. Epuisée et sans rentrées d’argent stables et régulières, elle décide d’arrêter les frais.

S’ensuit un long passage à vide, ponctué d’un burn-out. «J’avais peur d’allumer mon portable, je ne supportais plus de devoir gérer tous mes mails, les factures, l’administratif toute seule et j’ai dû être médicamentée.» Courageuse, la jeune femme a refait surface grâce notamment au soutien de sa famille et de ses amis proches. Aujourd’hui guérie et consciente de certaines de ses erreurs, elle dit avoir énormément appris gâce à ces deux projets.

L’histoire de Jacqueline Chellilah est emblématique. Dans une époque fascinée par le succès des milliardaires de la Silicon Valley, créer sa propre entreprise apparaît comme un formidable accélérateur d’ascension sociale. Comme une aventure porteuse de sens, qui permet de se réaliser. Comme une entrée par la grande porte dans le monde des affaires et du succès. Mais très souvent, monter sa start-up est un parcours du combattant qui peut avoir raison des caractères les mieux trempés.

Personne ne veut être le cobaye

Ancien militaire d’élite, Thomas Diamantidis peut en témoigner. Après quinze ans dans l’armée française et un passage au Yémen pour le pétrolier Total, il devient directeur des ventes d’une jeune pousse qui veut fournir de l’encre sécurisée pour des entreprises. Mais après des mois de labeur acharné, l’entreprise finit par tomber en faillite, faute de financements. Lucide, Thomas a analysé les raisons de son échec: «Nous avons été trop optimistes. On voulait toucher trop de marchés à la fois. Nous avions oublié que dans une start-up, le temps est une denrée rare. Chaque semaine est précieuse parce qu’on brûle du cash.»

Sa compagnie décide alors d’investir dans le domaine de la sécurité et le contrôle d’accès avec des cartes sécurisées. «Nous avions développé une solution avec une encre invisible à l’œil nu. Il fallait un lecteur que nous étions en train de produire aussi pour la voir», se remémore Thomas.

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Rapidement, le Français se rend compte de la difficulté de convaincre de grands groupes de la sécurité d’être les premiers à tester une technologie. «Personne ne voulait être le cobaye. C’est un peu comme le jeune qui sort de l’université et à qui tout le monde demande deux ans d’expérience professionnelle.»

Il y a un effet de mode concernant les start-up.

Thomas Diamantidis

Dans les start-up, tout peut vite basculer. Thomas se rappelle du moment où il apprend que la société va fermer. «Ça m’est tombé dessus, d’un coup, au détour d’une conversation. Je me sentais mal car j’ai moi-même engagé du personnel que j’ai convaincu d’entrer dans l’aventure.»

Aujourd’hui inscrit à l’EPFL en MBA, un diplôme de gestion d’entreprise, cet ancien chef de troupe en Afghanistan a frôlé l’abîme: «Lorsque vous perdez votre travail d’un coup, vous pouvez vite sombrer si vous n’êtes pas bien entouré.» Il dit avoir appris énormément en très peu de temps, grâce au côté touche-à-tout qu’offrent souvent les start-up dans leurs premières années. Mais il se souvient aussi de la réaction de ses proches durant ces deux ans: «Il y a un effet de mode concernant les start-up. Mes amis trouvaient ça courageux et certains étaient même envieux. Quand j’ai perdu mon job tout cela a bien changé», sourit-il, un peu amer.

Cet effet de mode est confirmé par Charles Lorenceau, directeur chez ACE&Company, un fonds d’investissement basé à Londres et à Genève: «Il y a quinze ans, tout le monde voulait devenir banquier d’investissement. Aujourd’hui, chacun pense être le prochain Mark Zuckerberg.»

Rêves de grandeur

Ces rêves de grandeur habitent beaucoup d’entrepreneurs en puissance. Comme Timothée Barghouth. «Quand on voit le succès de Facebook, on se dit pourquoi pas moi?» Aidé d’un ami étudiant à HEC Lausanne, il décide à 20 ans de lancer une application mobile: Sqeedtime. Elle propose des plans spontanés entre amis. Son modèle économique consiste à faire rentrer des annonceurs qui pourraient faire des offres par le biais de l’application. «Nous avons commencé à prendre l’idée au sérieux lorsque nous avons fini dans les 3 premiers projets des Swiss start-up Awards en octobre 2015», explique-t-il, tranquillement assis dans un café lausannois.

Malheureusement l’envie ne suffit pas. Il faut avoir le courage d’abandonner.

Timothée Barghouth

Invité à la Forge, l’espace de l’EPFL qui accueille les projets de start-up, Timothée et son collègue travaillent sur leur projet en parallèle de leurs études. Au début de l’année 2016, après avoir testé leur produit auprès de 4000 Lausannois, ils peinent à trouver des investisseurs. Timothée se souvient de moments difficiles passés à leur courir après. «Ils n’ont pas de temps pour toi et ne te considèrent pas. Des projets comme le tien, ils en reçoivent toute la journée.»

Son produit est fondé sur une technologie facilement imitable et possédant de nombreux concurrents. Sur ce plan, le côté frileux des consommateurs suisses n’a pas aidé: «Il est difficile de convaincre un Suisse de télécharger une nouvelle application sans qu’elle ait cartonné ailleurs.»

Timothée Barghouth admet aussi avoir commis des erreurs de jeunesse. «Lorsque nous avons quitté la Forge nous avons oublié de stopper le contrat avec les serveurs d’Amazon, en un mois nous avions 20 000 francs de factures!»

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S’ils s’en sont sortis avec quelques milliers de francs de dettes chacun, le cofondateur et son associé sont devenus plus sceptiques sur l’avenir des créateurs d’applications technologiques: «Parmi tous les gens que j’ai rencontrés en deux ans, personne n’a réussi. Ceux qui s’en sortent le mieux survivent à peine.» Philosophe, il travaille aujourd’hui à l’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle (IFPI) à Berne, et ajoute: «Malheureusement l’envie ne suffit pas. Il faut avoir le courage d’abandonner.»

Responsable d’investissement auprès de la plateforme suisse Investiere, Chris Gay-Crosier n’est pas surpris par les difficultés rencontrées par Timothée. «Dans le domaine des technologies de la communication et de l’information (ICT), c’est rarement le premier qui arrive sur le créneau qui s’impose, car le produit est facilement copiable et le marché très compétitif, comme dans le cas de Sqeedtime.»

Il ajoute que trouver de l’argent en dehors des amis et de la famille peut être extrêmement compliqué. «Les banques prêtent très peu. Et convaincre des investisseurs est un travail de tous les instants.» Lui-même refuse régulièrement bon nombre de projets: «Si nous investissons, nous voulons être sûrs que la société a fait ses preuves sur le marché.»

Une responsabilité envers les producteurs

Cette course aux investisseurs, Daniel Timoner la connaît bien. Après avoir monté D’ici-même – une plateforme de vente de produits du terroir – avec deux amies d’université en 2014 et intégré une 4e employée en 2015, la petite équipe s’est depuis drastiquement réduite. Malgré ses 1000 clients réguliers, il est désormais seul aux commandes. «Quand tu ne peux pas te payer, c’est dur de rester motivé. Après deux ans, on a vu les premiers signes d’essoufflement», raconte-t-il.

Le succès de Google et autres nous voile la face. C’est un monde très dur.

Daniel Timoner

Il dit avoir pensé au moins une centaine de fois à arrêter. «La réalité, dit-il, c’est qu’il nous faut un volume énorme pour pouvoir sortir des salaires.» Malgré son implication quotidienne, Daniel est, lui aussi, très critique face au modèle de start-up: «Je pense que le succès de Google et autres nous voile la face. Ce monde est hyperconcurrentiel. Les marges sont petites et, malgré l’image conviviale projetée par les espaces de coworking, c’est un monde très dur.»

Pourtant, Daniel Timoner ne peut se résoudre à arrêter: «Avec mes associées, nous nous sommes énormément impliqués pour trouver une clientèle fidèle et des partenaires engagés. Je me sens une vraie responsabilité envers les producteurs.»

Un tissu qui se développe

Comme il n’existe pas de chiffres sur le nombre d’échecs de start-up, il est difficile d’évaluer leurs chances de réussite. Mais avec 75% de jeunes entreprises soutenues qui existent encore après quatre ans d’existence, Jordi Montserrat, directeur de Venturelab, un projet qui accompagne les jeunes pousses, se veut néanmoins rassurant: «Le tissu de start-up suisses se développe de plus en plus. Nous avons pu obtenir plus de 18 millions de francs pour soutenir 450 projets à leur lancement. Mais on n’a jamais dit que c’était facile.»

Interrogé sur la différence entre persévérance et obstination mal placée, l’entrepreneur vaudois déclare: «J’ai suivi un projet qui a fini par réussir après avoir obtenu des parents des fondateurs qu’ils investissent leurs économies pour soutenir l’entreprise. Je ne l’aurais certainement pas fait! Il est très difficile de fixer cette limite, et parfois seul le temps le permet.»

Si Jacqueline et Thomas imaginent plutôt leur avenir comme des «intrapreneurs» (ils évolueront plutôt au sein d’une entreprise), Timothée et Daniel n’ont pas perdu leur appétit pour la création de start-up. Conscients de certaines erreurs de jeunesse, ils repartiront de plus belle. Pour Jordi Montserrat, c’est même un plus: «Un jeune qui m’explique pourquoi il s’est planté me donne encore plus envie d’investir chez lui.»

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