Crèches: le financement public-privé se développe

C’est un atout clé que le géant industriel possède dans sa manche. Alors que les métiers techniques font face à un manque croissant de spécialistes, que les femmes sont appelées à pallier cette pénurie de main-d’œuvre et que, de manière générale, la relève que certains secteurs peinent à recruter exige de pouvoir concilier vie professionnelle et familiale, ABB peut se vanter de proposer des solutions de garde à ses collaborateurs.

Non pas avec une crèche d’entreprise conventionnelle, parfois située sur le lieu de travail, mais souvent loin de son domicile. Mais avec un réseau de 18 structures de garde d’enfants réparties entre les cantons de Zurich et d’Argovie, qui ont accueilli près d’un millier d’enfants l’an dernier.

Intégrer les travailleurs italiens

Ce réseau, il l’a mis en place dès le milieu des années 1960. Brown Boveri, à l’époque, avait trouvé cette solution pour intégrer les familles de travailleurs italiens appelés en renfort. Trente ans plus tard, alors qu’une troisième crèche voyait le jour, l’association ABB Kinderkrippen était fondée. Celle-ci regroupe aujourd’hui une trentaine d’entreprises, parmi lesquelles Sika, LafargeHolcim, Bombardier et Credit Suisse, dont les collaborateurs bénéficient de tarifs préférentiels. Les coûts (non communiqués) sont entièrement couverts par les contributions des parents et des entreprises membres, indique un porte-parole.

De telles associations d’entreprises ont pourtant de la peine à se dupliquer en Suisse romande. Y compris dans les cantons de Vaud et Genève, qui abritent à eux deux près d’une centaine de multinationales susceptibles de pouvoir assumer de tels investissements: deux structures multi-entreprises sont recensées à ce jour sur l’Arc lémanique, à Saint-Légier-La Chiésaz et à Fenil-sur-Corsier, sur la Riviera, totalisant une petite cinquantaine de places d’accueil.

Ils sont développés par Profawo (contraction de pro family and work), une association qui veut concilier vie privée et vie professionnelle et compte notamment parmi ses membres Merck Serono, PwC, mais aussi l’Université de Lausanne et des organismes étatiques comme la Finma. «Ce modèle se développe mieux en Suisse alémanique, où la régulation est plus favorable», observe Nadia Mouthon, responsable pour la Suisse romande.

Plus de 40 000 francs par enfant

A l’inverse, sur l’Arc lémanique, les coûts engendrés par les exigences de formation et de rémunération du personnel de la petite enfance s’avèrent dissuasifs. «Les normes en termes d’infrastructures et de dotation en personnel freinent les initiatives. De même que la rémunération de ces travailleurs, soumis à la CCT plutôt généreuse de la ville de Genève», relève Véronique Kämpfen, de la Fédération des entreprises romandes (FER) à Genève. La masse salariale représente généralement entre 70 et 80% des charges.

A Zurich, une place d’accueil coûte 35 000 francs en moyenne par année, contre au moins 40 000 francs à Genève (derniers chiffres disponibles datant de 2013). Dans le canton de Vaud, où une CCT a vu le jour cette année après de longues négociations, le coût annuel moyen s’élève à 32 000 (données 2017). Entre un quart et un tiers sont financés par les parents dans le premier canton, la part passe à 40% dans le second (66% à Zurich).

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L’association patronale genevoise s’est ainsi appuyée sur une fondation privée pour transformer l’un de ses jardins d’enfants aux normes d’une crèche, ouverte à tous, mais offrant des tarifs préférentiels à ses collaborateurs et aux employés de ses membres.

Employeurs inclus dans le subventionnement

Son pendant vaudois, le Centre patronal, renvoie quant à lui à la forme «pionnière de partenariat public-privé» en vigueur depuis 2006 dans le canton, souligne Jean-Hugues Busslinger, responsable politique de la faîtière. Depuis 2006, une contribution est directement prélevée auprès des entreprises. Celle-ci correspond à 0,16% de la masse salariale, versée à la FAJE (Fondation pour l’accueil de jour de la petite enfance), qui se charge de subventionner le préscolaire et parascolaire ainsi que l’accueil familial de jour. La somme distribuée – 83 millions en 2018 – provient à 45% des employeurs, à 45% de l’Etat et dans une moindre mesure des communes (5%), qui contribuent à hauteur de 5 francs par habitant, ainsi que de la Loterie Romande (1,5 million).

La formule a fait école, notamment à Neuchâtel et à Fribourg, qui se sont dotés d’une législation similaire en 2012. Genève introduira aussi dès l’an prochain cette forme de contribution à la suite de la récente votation sur l’imposition des entreprises, indique Alexandre Jaunin, de l’Observatoire cantonal de la petite enfance. La somme, correspondant à 0,07% de la masse salariale, sera reversée à la Fondation pour le développement de l’accueil préscolaire, dont l’une des compétences sera d’encaisser les montants et de procéder aux versements aux communes, poursuit Alexandre Jaunin.

Les besoins vont croissant

Vaud a vu le nombre de places d’accueil en préscolaire quasiment doubler depuis la mise en œuvre de la législation (7600 aujourd’hui), selon les dernières statistiques vaudoises disponibles, et le taux de couverture atteint 27,5%. Mais les besoins vont croissant. Dans le canton de Genève, selon une enquête menée l’an passé, il manquait 3200 places en crèche au moment de la rentrée scolaire.

Pour Vaud, une étude mandatée par la FAJE montre qu’il faudra au moins 6000 places de plus à l’horizon 2025 pour couvrir la demande, signale Sylvie Lacoste, secrétaire générale de la FAJE. «Tous les modes de financement sont nécessaires pour y tendre», poursuit-elle, y compris les créations directes de places par les entreprises (six sur tout le canton de Vaud, une seule à Genève), les réservations de places dans les structures existantes par des employeurs, ou encore les crèches multi-entreprises, comme celles de Profawo et ABB.

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Une étude américaine, relayée par le laboratoire à idées Foraus, montre que des structures de garde s’avèrent rentables pour les employeurs: la société Paragonia fait état d’un retour de 91% des frais investis dans la garde d’enfants pour ses employés, tandis que JPMorgan Chase Bank évalue ce retour à 115%. Notamment grâce à un absentéisme réduit, à un retour plus rapide au travail après le congé maternité et à un taux d’activité plus important.

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