Convergence accélérée de la gestion de fortune entre l’Asie et l’Europe

Les modèles de banque privée en Europe et en Asie ont historiquement été considérés comme très éloignés. La réalité nous prouve aujourd’hui le contraire. Si les us et coutumes restent bien entendu marqués par des caractéristiques propres à chaque culture, les tendances de fond de la gestion de fortune sont désormais convergentes. En effet, le paysage concurrentiel, l’environnement réglementaire, les exigences de la clientèle, les produits proposés ou encore le modèle économique des banques de gestion se rejoignent bien plus qu’on ne pourrait le croire, et même le phénomène de consolidation bancaire ambiant est désormais comparable.

Ces derniers mois ont ainsi été marqués par de nombreuses transactions, en particulier en Asie, avec plusieurs opérations importantes: Société Générale et Barclays ont vendu leurs activités de banque privée de Singapour et Hong Kong, tandis que BSI et Coutts notamment ont cédé leurs activités en Asie dans le cadre de deals globaux. L’Asie n’échappe donc plus au mouvement de consolidation qui bouleverse actuellement la banque privée au niveau international – l’occasion de faire un arrêt sur image pour comparer deux horizons finalement assez semblables.

Prenons les acteurs: selon les derniers classements des banques privées publiés en Asie, les mêmes protagonistes qu’en Suisse ou en Europe occupent les places de leaders dans la région asiatique. On constate que, comme cela a été le cas sur le Vieux Continent il y a quelques décennies, les banques domestiques retail (qu’elles soient chinoises, indiennes ou indonésiennes) accusent un certain retard, dû surtout à l’absence d’un contexte réglementaire permettant le développement de cette activité sur le marché local. Dès qu’une offre de produits et services plus structurée pourra être développée, nous verrons éclore des leaders «onshore» qui deviendront de réels concurrents, à l’instar des grandes banques européennes sur leur marché domestique.

Evolution très rapide

Actuellement, les principaux acteurs internationaux occupent donc encore en Asie des positions comparables à celles qu’ils occupent dans le reste du monde et profitent toujours d’un environnement concurrentiel favorable. Concernant le cadre réglementaire, l’Asie n’affiche pas de retard sur l’Europe, bien au contraire. Tant au niveau des grands principes de réglementation que dans leur mise en œuvre, les règles en vigueur sur le Vieux Continent le sont aussi en Asie, et bien souvent les principales places financières asiatiques ont évolué plus rapidement que celles d’Europe.

Aujourd’hui, les exigences de diligence dont les établissements doivent faire preuve à l’égard de leurs clients, la réglementation sur les produits («suitability»), les problématiques d’autorisation ou de restriction de vente, et bien sûr les exigences de conformité fiscale sont toutes au niveau des réglementations européennes et suisses. Les principaux pays asiatiques ont par ailleurs adhéré à FATCA et se préparent à l’échange automatique d’informations selon les standards OCDE. Le mythe du contexte réglementaire ou fiscal moins contraignant en Asie n’est donc plus d’actualité.

En termes de clientèle, on a souvent opposé les clients européens aux clients asiatiques, en prétendant que ces derniers sont des «traders» aux attentes différentes, beaucoup plus proches du modèle «broker» que du traditionnel modèle de banque privée. Or, ici aussi, nous pouvons relever une réelle convergence. En effet, force est de constater que les grandes fortunes asiatiques sont de plus en plus organisées, souvent avec des structures de family offices, et exigent une gestion très professionnelle et diversifiée de leur portefeuille. L’aspect «trading» reste un élément caractéristique en Asie, mais il cède peu à peu la place à une approche plus traditionnelle, privilégiant le long terme et la diversification, notamment en raison d’un changement de génération en cours dans la clientèle fortunée asiatique.

Toujours un «biais local»

Du côté des produits et services, il y a aujourd’hui très peu de différences entre l’offre proposée en Europe et celle en Asie. Qu’il s’agisse d’instruments ou de solutions d’investissement tels que les hedge funds, les produits structurés, ou les solutions d’ingénierie patrimoniale sur la base d’assurances, les offres convergent. Il y a toujours, bien sûr, un «biais local», à savoir que les Européens privilégieront les «émetteurs européens» et les Asiatiques le «risque asiatique», mais au-delà, il n’y a plus de divergence notoire. Bien souvent, les innovations et les développements naissent indifféremment en Asie ou en Europe, et se propagent rapidement des deux côtés du globe.

Le dernier aspect concerne la rentabilité globale des acteurs de banque privée, qui s’avère être confrontée aux mêmes difficultés sur les deux continents. La pression sur les revenus ainsi que la hausse relativement prononcée des coûts fixes sont comparables. En Asie, les rémunérations du front office sont désormais alignées, voire parfois supérieures, en comparaison de l’Europe. On note en outre une inflation similaire des coûts liés à l’augmentation des ressources nécessaires en termes de compliance, de gestion du risque et de contrôle. Face à ce resserrement marqué de la rentabilité, les banques sont confrontées à l’absolue nécessité d’atteindre une taille suffisante et de rationaliser leur organisation.

Le contexte général de la banque privée en Asie est donc totalement aligné sur celui qui prévaut en Europe. Mais en volume, le marché asiatique est désormais le plus important au monde devant les Etats-Unis et sa croissance est, et restera, durablement supérieure à celle des marchés européens ou américains. C’est ce potentiel de croissance qui justifie l’ampleur des investissements qui continuent d’être annoncés par l’essentiel des acteurs mondiaux dans cette partie du globe. Nous devrions donc encore assister à une poursuite de cette tendance, parfois au détriment de l’Europe, qui alimentera sans aucun doute le phénomène de consolidation en cours.