Compenser le carbone, déplacer le problème

Dans une Migros de Genève, à la mi-décembre, des myrtilles, à quelques pas de l’entrée du magasin. Leur origine? Pour une boîte, l’Argentine. Pour l’autre, le Pérou. Une provenance qui exige un trajet peu écologique.

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Pour réduire l’empreinte carbone, ne faudrait-il pas commencer par arrêter de vendre des produits venant d’aussi loin? «Le rôle de Migros est de répondre à la demande de sa clientèle, tout en lui assurant de pouvoir acheter tous nos produits en toute bonne conscience», réagit Tristan Cerf, porte-parole. Il précise que les importations de myrtilles transportées par avion ont déjà été réduites et que les marchandises importées hors saison ne sont pas forcément moins écologiques que les produits suisses fabriqués dans des serres chauffées.

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Migros a entrepris, depuis 2008, de compenser une partie de ses émissions de carbone pour les voyages d’affaires de ses employés ainsi que le fret aérien de certaines parties de ses gammes de produits. Autrement dit, pour contrebalancer un certain nombre de ses émanations, le groupe contribue – en passant par la fondation suisse Myclimate – à des projets de réduction des émissions dans sa chaîne de valeur. Parmi eux, des serres en Suisse exemptes de CO2, ou la formation d’agriculteurs pour l’usage de méthodes alternatives dans la culture du riz en Thaïlande.

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Demandes quotidiennes des entreprises

De plus en plus d’entreprises financent des projets via l’achat de crédits carbone calculés sur la base de leurs émissions de gaz à effet de serre. Avec l’idée de les compenser en partie, ou totalement. «Il y a deux ans, nous avions deux ou trois demandes par semaine d’entreprises pour les compensations carbone et autres stratégies de protection du climat, rapporte Kai Landwehr, porte-parole de Myclimate. Durant l’année 2019, nous avons eu cinq ou six demandes par jour.» Plus de 175 350 tonnes de carbone ont été compensées en 2019 avec Myclimate, par des privés et des entreprises, pour 62 500 en 2018, soit une augmentation spectaculaire.

La logique compensatoire existe depuis longtemps. La preuve, Augustin Fragnière, collaborateur au Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Université de Lausanne, a écrit, il y a dix ans, un livre sur cette thématique: La Compensation carbone: illusion ou solution? (Ed. PUF). Pour le spécialiste, les limites de ce système restent les mêmes par rapport à il y a dix ans. Le procédé trouve ses origines dans cette constatation: l’emplacement géographique depuis lequel est émis le CO2 n’a pas d’importance.

Si ce constat est exact, pourquoi ne pas investir dans des projets de réduction d’émissions au Kenya par exemple, pour tendre à annuler les siennes, en Suisse? Augustin Fragnière insiste d’abord sur l’aspect symbolique: «Ces réductions devraient être la responsabilité de tous, il ne faut pas que seuls les plus riches puissent se permettre de compenser.»

Une compensation incertaine

Autre grief: en termes techniques, même lorsque les projets sont certifiés, ils n’ont pas toujours l’effet escompté. «Il est difficile de s’assurer qu’ils compensent vraiment ce qui a été émis, estime l’expert. Il faut prouver que la réduction est additionnelle, autrement dit que le projet ne pourrait pas avoir lieu sans le financement lié à la vente de crédits carbone. Si un projet d’énergie renouvelable, par exemple, est de toute façon mis en place pour remplacer une centrale à charbon, la vente de crédits ne fait qu’enrichir les promoteurs, mais il ne permet pas de réduction supplémentaire.»

Un autre problème est celui du double comptage. Les entreprises investissent volontiers dans des projets à l’étranger, parce que la compensation revient beaucoup moins cher, mais aussi parce que «les pays industrialisés ont des objectifs de réduction de CO2, ce qui n’est pas toujours le cas des pays en développement, détaille Kai Landwehr de Myclimate. En contribuant dans ces régions, il est donc possible de revendiquer les réductions pour soi-même.» Le risque est de comptabiliser la réduction à la fois dans le pays de la réalisation du projet et dans celui qui le finance. L’Accord de Paris stipulant que tous les pays sont tenus de réduire leurs émissions, ce problème pourrait bien s’intensifier.

Il existe en parallèle un marché du carbone obligatoire, qui ne concerne qu’un nombre limité d’entreprises. Certaines autres, à l’image de Migros, comme EasyJet ou Infomaniak, ont fait le choix de compenser leurs émissions. C’est aussi le cas de l’agence de voyages en ligne Hotelplan, qui le fait pour tous ses vols d’affaires. Les clients peuvent également contrebalancer leurs émissions dues aux voyages en avion ou en bateau. Ils se voient proposer une contribution volontaire de compensation de 20 francs, qu’ils doivent valider et peuvent ajuster.

Mais comme chez Migros, le choix du client prime. L’agence n’envisage pas pour autant de réduire son offre de vols, mais elle a élargi ses options de voyages en train et proposera dès ce printemps des circuits en Europe en voiture électrique.

Le risque majeur? Se satisfaire de cet oreiller de paresse. «Cette approche n’est généralement pas déconnectée de questions stratégiques plus globales et il ne faut surtout pas qu’elle le soit, parce que la façon la plus efficace de protéger le climat est de réduire l’empreinte carbone autant que possible», estime Kai Landwehr.

Le procédé induit de mauvais réflexes, selon Augustin Fragnière: «Il n’incite pas notre économie à effectuer de vrais changements et à se décarboniser au plus vite.» Pour le spécialiste, ce système peut se justifier uniquement comme étape transitoire et pour contrebalancer ce qui resterait un solde incompressible d’émissions.

Changer de vocabulaire

Migros indique que les compensations se sont bien accompagnées de baisses d’émissions, notamment dans la consommation des filiales et la production. Mais ces chiffres sont difficilement comparables sachant que les surfaces de vente évoluent au cours des années. L’agence Hotelplan, elle, ne pense pas que la possibilité de compenser encourage ses clients à prendre autant voire davantage l’avion, mais ne constate pas de renonciation complète aux voyages aériens.

Pour Augustin Fragnière, il ne faut pas entretenir d’illusion. Il incite notamment à changer de vocabulaire. «Il faut parler de «contribution» plutôt que de «compensation», parce que nous n’annulons pas notre solde de cette manière. De même que nous n’atteignons pas ainsi la «neutralité» carbone, comme ces expressions le font croire.»


En Suisse, un petit marché obligatoire

Il existe, sur le même mode de fonctionnement que le marché volontaire, un marché du carbone obligatoire. A l’international, mais aussi en Suisse, couplé depuis janvier avec son homologue européen, c’est le Système d’échange de quotas d’émission (SEQE). Un peu plus de 50 entreprises fortement émettrices, dans des secteurs tels que l’acier ou la pharmaceutique, sont tenues de participer au SEQE. Ces entreprises représentent dans les 10% des émissions du pays, atteste Aric Gliesche, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Seuls les importateurs de carburants ont l’obligation de compenser leurs émissions de CO2 en Suisse, et ils achètent des attestations sur un autre marché encore. Ils génèrent approximativement 30% des émissions du pays.

Cela signifie que la majorité des émissions des entreprises suisses ne sont pas soumises à une obligation de compensation. Même en considérant toutes les limites du procédé, davantage d’entreprises ne devraient-elles pas y être contraintes? «Le premier but de la compensation n’est pas de réduire les émissions directement chez l’émetteur, c’est plutôt le rôle du SEQE et de la taxe sur le CO2», juge Aric Gliesche.

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