Comment neutraliser un petit chef

Nous en avons tous rencontré un jour ou l’autre. A quoi reconnaît-on un petit chef? Si ce dernier est d’une déférence envers ses supérieurs qui laisse pantois, il méprise cependant ses inférieurs auprès desquels il ne s’embarrasse pas des règles de civilité du discours. Ainsi, il s’exprimera le plus souvent en donnant des ordres et des contre-ordres basiques et grossiers. Ses activités préférées? «Forwarder» des informations inutiles «pour avis», prendre des décisions absurdes qui mettent son entourage de travail en difficulté, mais aussi fliquer en permanence ses collaborateurs.

Ce dernier comportement s’explique aisément. Sans aucune autorité de compétence, le chefaillon est limité à une autorité de contrôle. A noter que ce contrôle revêt une double fonction: faire savoir qu’il est le chef et lui permettre de guetter le moment opportun pour retirer un dossier à un collaborateur et en recevoir toute la gloire. Quant à ses échecs, loin d’en assumer la responsabilité, il n’hésite pas à les déléguer.

Sans surprise, une telle attitude ne remporte pas tous les suffrages, raison pour laquelle le petit chef vit dans une éternelle paranoïa. Prompt à riposter contre tout ce qui est ressenti comme une menace (opinion divergente, collaborateur qui lui fait de l’ombre ou qui ne semble pas reconnaître sa magnificence, etc.), il est persuadé que le monde entier est centré sur la démolition de sa petite personne, aussi monte-t-il en permanence des dossiers contre ses collègues de travail. Pour le dire autrement, ne pouvant grandir et sécuriser sa position dans l’entreprise de lui-même, sa survie est dans l’abaissement.

Flagorneur, un métier d’avenir?

Sensible aux flatteries, le petit chef dispose enfin d’une suite de courtisans qui ont une fâcheuse tendance à l’appeler «chef» à longueur de journée. «Bonjour, chef!», «Oui, chef», «C’est noté, chef», «Comment ça va, chef?», «Un café, chef?». L’objectif de cette comédie humaine de soumission affichée? S’apporter les bonnes grâces du «chef», évidemment. «Les plus flagorneurs n’hésiteront pas à marquer les grandes dates du chef – anniversaire, fête – et à les accompagner de petits présents. Et le pire, c’est que ça marche!», les favoris étant aux postes clés, note Tonvoisin dans un livre plein de fiel, Travailler avec des cons (Ed. J’ai Lu).

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Quel sort attend l’employé qui refuse de souscrire à cet avilissement? En tant qu’hilote récalcitrant, celui qui ne se prête pas à ces jeux politiques sera bien évidemment dans le collimateur du petit chef, obsédé par son image. «Vous ayant pris en grippe, il n’aura de cesse de vous imposer différents exercices de soumission, poursuit Tonvoisin. Il exercera son petit pouvoir à peu près dans tous les domaines sur lesquels il a autorité sur vous. Voire, à renfort de coups tordus, il tentera de vous envoyer dans le mur au mépris de l’intérêt collectif.» Pour mener à bien sa stratégie, il se renseignera sur le collaborateur indocile. A mi-chemin entre le kapo et le serpent, «il vous épiera, sera à l’affût de la moindre erreur. Préférant largement les coups bas, la rumeur, les «on m’a dit que» à la confrontation directe, il n’hésitera pas à paver votre chemin de peaux de banane.»

Feindre la soumission

Force est de constater que la vie des collègues qui se complaisent dans cette flagornerie navrante est beaucoup plus simple. Ils décrochent en effet les missions les plus prometteuses et ont de meilleures évaluations de performances. «Tel est le prodigieux pouvoir des lourdes flatteries sur certains managers dont l’incompétence amène nécessairement à toutes les injustices», déplore Tonvoisin. A cet égard, deux catégories d’individus peuvent être particulièrement complaisants et empressés: les collaborateurs juniors, qui n’ont pas de repères sur leur valeur, et les personnes fragilisées face à une éventuelle situation de chômage qu’elles redoutent.

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Faut-il, pour se simplifier la vie, se résoudre à faire des ronds de jambe? «Le nœud des opérations militaires dépend de votre faculté de faire semblant de vous conformer aux désirs de votre ennemi, indique le célèbre général chinois Sun Tzu. Il y aura des occasions où vous vous abaisserez, et d’autres où vous affecterez d’avoir peur. Vous feindrez quelquefois d’être faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et à l’orgueil, viennent ou vous attaquent mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièce honteusement.»

Confronter l’adversaire

Pour les plus téméraires, la méthode à adopter le plus en amont possible est la confrontation directe. «Aussi bizarre que cela puisse paraître, le petit chef se mettra alors et très curieusement à vous respecter ou, du moins, à vous éviter avec soin!» assure Tonvoisin. Jacques Lorenzi, patron de Jacques Lorenzi Conseil, ajoute: «Si, à plusieurs occasions, on ne réagit pas, on entre dans le jeu pour toujours. Dire, en restant correct, «S’il y a un problème, parlons-en», repositionne le petit chef en adulte. A condition de ne pas lui faire perdre la face en public, ce qui pourrait le conduire à aller jusqu’au bout de sa démarche.»

Enfin, un appel au secours, preuves à l’appui, en direction de la hiérarchie reste un moyen efficace pour neutraliser un chefaillon. Attention cependant, un petit chef en cache parfois un autre. «Si l’entreprise ne fonctionne pas sur ce mode de la menace, le patron va réagir. En revanche, si c’est un mode habituel de management, ce sera difficile», conclut Jacques Lorenzi.

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