Christoph Aeschlimann, de Swisscom: «Les menaces de mort sont inacceptables»

Christoph Aeschlimann, un nom à retenir. C’est l’homme qui monte chez Swisscom. Entré à la direction de l’opérateur en 2019, il en est aujourd’hui, à 44 ans, le plus jeune membre. D’origine alémanique mais parfait francophone, ce diplômé de l’EPFL occupe un poste clé auprès de Swisscom, puisqu’il est à la tête de l’informatique et de tous les réseaux. Tous, y compris celui de la téléphonie mobile, et donc de la 5G. Quelques jours après avoir donné la parole aux opposants à cette technologie, Le Temps récolte ici le point de vue de l’opérateur numéro un de Suisse.

Le Temps: Comment évaluez-vous l’opposition à la 5G?

Christoph Aeschlimann: Il est normal que tout le monde ne partage pas les mêmes intérêts et que chacun puisse s’exprimer. Mais le climat s’est très clairement détérioré. Nous constatons que les propriétaires de sites sur lesquels une antenne est planifiée se font menacer. Pas de manière légère, non, il y a parfois des menaces d’atteinte à la vie. Ces menaces de mort sont inacceptables. Cela nous dérange profondément. Et je ne parle pas des antennes qui ont été incendiées.

Avez-vous constaté ces menaces dans certains cantons en particulier?

Non, partout en Suisse. La situation a empiré depuis deux ans.

Pourtant, les opposants à la 5G semblent être plus discrets qu’auparavant.

C’est vrai, on les a moins entendus ces derniers temps, mais ils sont extrêmement bien organisés. Dès qu’un permis est déposé pour une antenne, tous les ménages des environs qui pourraient faire opposition reçoivent des flyers dans leur boîte aux lettres. Avec des messages parfois très éloignés de la vérité sur la 5G. Je ne dis pas que tous les opposants à la 5G sont agressifs, attention. Mais une chose est certaine, ils se coordonnent très bien, sur tout le territoire suisse.

Ces oppositions vous freinent-elles?

Oui, évidemment. Mais nous avons l’habitude d’y faire face, depuis des années, dès l’arrivée de la 3G. C’est le jeu démocratique et nous nous y plions, bien sûr. Mais jamais nous n’avons dû faire face à une telle mobilisation.

Quelles en sont les conséquences, concrètement?

Nous sommes clairement inquiets pour le développement de notre réseau mobile. Et cela ne concerne de loin pas que la 5G. Car ce que les gens ignorent souvent, c’est que nous mettons, sur une nouvelle antenne, toutes les technologies, la 3G, la 4G et la 5G. Nous utilisons toutes les fréquences disponibles pour faire face à la demande. Lutter contre la 5G, cela a pour conséquence de nous rapprocher d’un point de saturation. On commence à le constater aux heures de pointe à certains endroits.

Mais les utilisateurs, eux, le remarquent-ils?

Oui, sans aucun doute. Il y a parfois des téléchargements de données plus lents, parfois des appels qui sont coupés, ou une vidéo qui se met en pause. J’habite Genève et je le constate parfois comme simple utilisateur.

Quelle appréciation portez-vous sur les moratoires anti-5G décrétés par certains cantons?

Globalement, la situation s’améliore lentement. En Suisse alémanique, il n’y a plus de problème majeur. En Suisse romande, le projet pilote mené avec le canton de Vaud pour mesurer le rayonnement de neuf antennes est positif, il montre que les autorités veulent aller de l’avant. De manière générale, la plupart des cantons publient les demandes de permis de construire et ensuite octroient ces permis. Mais ce n’est par contre toujours pas le cas à Genève.

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Genève demeure donc un cas à part?

Totalement. Dans ce canton, les demandes pour les permis ont bien été traitées, mais elles ont toutes été refusées… Nous avons déposé un recours global contre cette façon de faire. Il faut d’abord savoir que ce moratoire cantonal de fait est illégal, car il contrevient à des directives fédérales. Ensuite, même si Genève décidait de lever ce moratoire, le retard pris dans le déploiement du réseau de téléphonie mobile prendra énormément de temps à être rattrapé. Sans nouveaux sites pour augmenter la capacité du réseau, Genève prend un risque colossal. C’est important à savoir: en temps normal, il faut en moyenne deux ans entre le dépôt d’un permis de construire et l’activation d’une antenne…

Quelles sont les relations avec les autorités genevoises?

Nous entretenons un dialogue constant avec elles, mais elles ne sont pas très ouvertes à nos arguments. Certains membres du gouvernement genevois réalisent que le statu quo est intenable, d’autres ont des priorités différentes… Pour le réseau mobile à Genève, il y a urgence.

Mais la menace que vous faites planer est très virtuelle…

Le risque de saturation est bien réel. Tout comme le retard que pourraient prendre certains cantons dans leurs projets de numérisation. Je suis convaincu qu’une infrastructure télécoms de qualité est extraordinairement importante pour notre pays. Un réseau mobile performant est aussi important que le réseau électrique ou d’eau potable. Et le jour où il y aura saturation, nous ne pourrons pas poser 30 antennes en un jour, c’est une évidence. Mais je reste tout de même optimiste pour la suite, nous trouverons des solutions.

Vraiment? En deux ans, rien n’a bougé à Genève…

En tant que citoyen de ce pays, je m’attends simplement à ce que les lois soient appliquées.

Etes-vous déçu de l’attitude de Simonetta Sommaruga, à la tête du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication?

Au début, nous aurions clairement souhaité davantage d’implication de la part des autorités fédérales dans ce dossier. Aujourd’hui, les messages sont clairs en la matière. Nous misons beaucoup sur le dialogue à tous les niveaux, fédéral, cantonal et communal.

Si Genève vous propose de mener des tests, comme Vaud, pour mesurer le rayonnement des antennes 5G, que direz-vous?

Cela n’aurait pas de sens. Les tests que nous avons menés dans le canton de Vaud jusqu’à fin mars étaient exactement les mêmes que ceux que nous avons réalisés avec la Confédération. Nous allons aboutir aux mêmes résultats, soit que nous respectons scrupuleusement les valeurs limites pour le rayonnement.

En février, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) publiait ses directives pour mesurer le rayonnement des antennes 5G. Cela a dû être un soulagement pour les opérateurs.

C’était attendu. Cela nous aurait aidés de les avoir lorsque nous avons acquis les licences pour la 5G. Mais au moins, ces directives sont là, le rayonnement des antennes va être mesuré de manière plus fine: car ces antennes n’arrosent pas tous azimuts, mais se concentrent sur l’utilisateur, un peu comme une lampe de poche.

Cela va-t-il vous permettre de déployer la 5G plus vite?

En théorie oui. Mais il reste évidemment les oppositions et les recours. Nous espérons que les communes et les cantons qui ont décrété des moratoires les lèveront. Ils n’ont vraiment plus aucune raison d’être.

Environ 1000 de vos 7000 antennes sont équipées en 5G. Comment envisagez-vous son développement?

C’est difficile à dire. A terme, toutes les antennes 4G devraient être équipées en 5G. Pour suivre la consommation de bande passante, nous devrions en installer plusieurs centaines par année. Mais il est difficile de prédire la croissance de la demande. En tout cas, elle ne va pas cesser d’augmenter.

Dans quelle mesure?

Il y a quelques années, nous observions un doublement de la demande tous les 18 mois. Désormais, la hausse est d’environ de 30% par an, ce qui équivaut à un doublement tous les deux ans environ. Il y a eu une explosion de la vidéo, demande qui va continuer à croître avec l’ultra-haute définition, qui exige davantage de bande passante.

Mais aucune application ne nécessite en soi la 5G, non?

C’est vrai, aucune application ne demande un débit de 1 Gbit par seconde. Mais la 5G permet de couvrir dix fois plus d’appareils depuis une antenne. C’est une technologie beaucoup moins énergivore. Et elle permet de connecter plus efficacement tous les objets, de votre voiture à la tablette du réparateur de votre lave-vaisselle. Et de nouveaux services vont voir le jour. Cela va très vite. N’oubliez pas qu’il y a cinq ans, presque personne ne regardait de vidéo dans le bus. Et lorsque vous vouliez regarder un film dans le train, vous le téléchargiez avant de partir…

Les opérateurs ont changé à plusieurs reprises leur façon d’appeler la 5G…

C’est vrai, il y a eu une certaine confusion. Nous parlions au début juste de la 5G, puis de la 5G wide et de la 5G fast. Désormais, nous faisons la différence entre la 5G et la 5G plus: la première comprend toutes les fréquences en dessous de 3,5GHz, la deuxième juste la fréquence de 3,5GHz. La 5G autorise des débits jusqu’à 600-700 Mbit/s dans des conditions optimales, alors que la 5G plus offre des débits jusqu’à quatre fois supérieurs.

Pourquoi ne proposez-vous pas partout de la 5G plus?

Tout dépend des fréquences disponibles à un endroit, pour respecter les valeurs limites fixées par l’ordonnance sur les rayonnements non ionisants. En Suisse, ces limites sont très strictes, car elles imposent des valeurs dix fois plus sévères que celles préconisées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et appliquées par nos voisins européens. C’est d’ailleurs assez ironique que les Genevois soient soumis à un rayonnement plus important venant des antennes sur sol français que des antennes situées dans leur propre canton.


Bio express

1977 Naissance

1996-2001 Etudes à l’EPFL, masters en Computer Engineering

2004-2006 MBA en management, marketing, finance, M&A, Strategy à la McGill University

2001-2004 Software Development Manager chez Odyssey Asset Management Systems

2006-2007 Responsable d’équipe chez Zühlke Group

2007-2011 Plusieurs postes chez Odyssey Financial Technologies

2011-2012 Directeur pour la Suisse chez BSB

2012-2018 Plusieurs postes à responsabilité chez ERNI Group

Dès février 2019 Responsable de la division opérationnelle IT, réseau & infrastructure chez Swisscom et membre de la direction du groupe Swisscom

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