Ces fonds qui nous gouvernent?

La théorie du complot veut que l’économie mondiale soit dans les mains de quelques acteurs qui tirent les ficelles dans l’ombre. Bien entendu, c’est faux. Pourtant, le plus près que l’on puisse se rapprocher de cette fiction serait de regarder le pouvoir exceptionnel dont disposent les différents fonds de placement. Nous gouvernent-ils?

Premier indice: les fonds souverains d’Etat ont pris une importance considérable ces dernières années. Au total, leur masse sous gestion est de 8144 milliards de dollars, dont plus de la moitié vient des revenus du pétrole et du gaz. C’est autant que le PIB combiné de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France.

La précédente chronique: Comment devenir un autocrate?

Dans les pays du Golfe, quatre pays – les Emirats arabes unis, le Koweït, l’Arabie saoudite et le Qatar – gèrent ensemble 2928 milliards de dollars. Deux fonds chinois plus celui de Hongkong atteignent 1258 milliards de dollars. Les deux fonds de Singapour (GSIC et Temasek) disposent de 765 milliards de dollars.

Le cas de la Norvège

Le plus grand fonds souverain du monde est celui de la Norvège, qui culmine à 1074 milliards de dollars (soit 200 000 dollars par habitant…) et investit dans 9158 sociétés. Pratiquement tous les pays du monde qui ont des excédents financiers à long terme recourent aux fonds souverains comme instruments de gestion: tous les pays sauf évidemment la Suisse.

Un des objectifs de ces fonds est bien sûr la profitabilité. Certains, comme celui d’Arabie saoudite ou du Qatar, ont des visées plus politiques. Mais le fonds norvégien va plus loin. Il met la pression sur la gouvernance d’entreprise.

Par exemple, il a décidé de ne plus investir dans des entreprises qui produisent du tabac et plus récemment du charbon. Cela le poussera à vendre ses actions dans Glencore. Il refuse aussi d’être présent dans des entreprises où le président de la direction est aussi celui du conseil d’administration.

Deuxième indice: les fonds d’investissement privé (private equity) ont aussi explosé ces dernières années. Ce sont par exemple Carlyle, Blackstone, KKR, Apollo ou CVC. En cinq ans, ces leaders sur le marché ont levé plus de 250 milliards de dollars pour être réinvestis dans des entreprises. Leurs objectifs de rendement influencent directement la gestion des entreprises. Ils mettent notamment la pression sur les coûts d’opération. Ils interviennent de plus en plus auprès des conseils d’administration.

SoftBank et ses 100 milliards

Ces fonds d’investissement privés ne sont plus l’apanage des grands acteurs financiers. Les entreprises s’y mettent aussi. Le plus grand à ce jour est le fonds Vision créé par SoftBank au Japon et qui gère 100 milliards de dollars (avec une forte participation de l’Arabie saoudite). Le but est d’acheter des start-up technologiques à fort potentiel. Beaucoup d’entreprises technologiques ont emboîté le pas. Certes, elles inventent mais elles rachètent aussi sur le marché des jeunes entreprises qui innovent.

Troisième indice: les fonds indiciels, comme les ETF (exchange traded funds) ou les fonds communs de placement (mutual funds) qui reproduisent généralement les capitalisations boursières. Dans ce domaine, trois grands acteurs, Vanguard, Blackstone et State Street, seraient ensemble les actionnaires de référence de plus de 88% des entreprises cotées sur l’index S&P.

Une problème de propriété commune

Pour quelques chercheurs, cela soulève un problème de propriété commune qui créerait une distorsion de concurrence. En effet, quel est l’impact pour une entreprise lorsque ses actionnaires de référence sont les mêmes que ceux de ses concurrents?

Cette formidable concentration du pouvoir financier fait fantasmer certains. Que se passerait-il si, par hasard, les 50 dirigeants de tous ces fonds se retrouvaient dans une même salle, par exemple à Davos, pour discuter du sort économique du monde?

En théorie, leur pouvoir serait effectivement considérable. En pratique, la probabilité qu’ils se mettent d’accord sur une stratégie commune serait égale à celle de voir des parlementaires britanniques se mettre d’accord sur le Brexit. Une saine concurrence, et quelques ego, sont les remparts à tout excès. Mais le doute persistera.

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