Berne est prêt à restituer 130 millions liés à Gulnara Karimova

Un mois et demi après le revers accusé dans l’affaire Karimova – la révocation du procureur en charge d’une enquête qui dure depuis près de sept ans – le Ministère public de la Confédération (MPC) a annoncé hier la confiscation de plus de 130 millions de francs séquestrés dans cette affaire, «en vue de leur restitution». Ce montant représente le sixième de la valeur des biens saisis en Suisse qui auraient appartenu à la fille de celui qui dirigea l’Ouzbékistan d’une main de fer durant près de trois décennies.

La justice fédérale soupçonne Gulnara Karimova d’avoir été au cœur d’un vaste circuit de corruption qui a permis jusqu’en 2010 l’encaissement de près de 800 millions de francs de «commissions» versées par des multinationales comme TeliaSonera, VimpelCom ou MTS en vue du partage de la téléphonie mobile du pays. C’est le plus important montant gelé en Suisse dans le cadre d’une affaire de blanchiment.

«Le MPC n’a rien montré»

Dans un communiqué, le Parquet fédéral dit avoir «démontré l’existence d’une structure pour percevoir de manière illégale d’importants montants de la part de sociétés pour entrer ou poursuivre leurs activités sur le marché ouzbek».

Selon des documents de justice, l’enquête a révélé l’existence d’une «bande organisée et hiérarchisée appelée l’Office» dont la véritable bénéficiaire aurait été cette ex-figure de la jet-set. Une cinquantaine de personnes aurait travaillé pour cette organisation, dont cinq proches ou conseillers de Gulnara Karimova, poursuivis pénalement en Suisse à ses côtés. Ils auraient ouvert une trentaine de comptes en Suisse entre 2004 et 2012 ainsi que huit coffres chez Lombard Odier à Genève, où 7 millions en cash ont été découverts. Sans compter la villa de Cologny, achetée 17 millions et désertée en 2013 par celle qui représentait son pays à l’ONU.

«Le MPC n’a rien démontré du tout, ni la qualité d’agent public de Gulnara Karimova – que des juges suédois ont nié – ni l’existence de crimes préalables pouvant donner lieu à du blanchiment en Suisse», rétorque Grégoire Mangeat, avocat commis d’office de celle qui a longtemps charmé la presse people.

De retour d’une visite à sa cliente dans la colonie pénitentiaire ouzbèke de Zangiota, où elle est incarcérée, ce dernier décrivait il y a peu une femme souffrant d’hypertension, perdant connaissance à maintes reprises et se voyant «dénier tout soin médical». Le Parquet fédéral «a toujours pu se passer de démonstration, précisément parce que ma cliente était en incapacité de se défendre – avec un accès épisodique et très contrarié à ses avocats après son kidnapping par les services secrets ouzbeks», dénonce l’avocat genevois sur Twitter.

Genève doit encore valider

La confiscation de ces 130 millions de francs est la conséquence d’une première condamnation en Suisse de l’un de ces cinq membres de l’entourage de Gulnara Karimova: son ex-mari, qui purge une lourde peine en Ouzbékistan. En mai 2018, le procureur Lamon avait prononcé à son encontre une ordonnance pénale pour «blanchiment aggravé» et «actes de faux», en raison notamment des comptes qu’il avait ouvert pour sa compagne. Officiellement, il était le bénéficiaire des 130 millions déposés. La confirmation de cette ordonnance par le Tribunal pénal fédéral, le 8 mai, a permis d’entériner leur confiscation.

Où ira l’argent? Lundi sur les réseaux sociaux, la fille de Gulnara Karimova faisait circuler une lettre attribuée à sa mère qui exprimait un désir de coopérer au retour de fonds parqués à l’étranger. «Contrairement aux allégations de Gulnara Karimova dans les médias sociaux, il ne s’agit pas d’un remboursement volontaire, mais d’un remboursement des autorités suisses», rétorque-t-on à l’Office fédéral de la justice (OFJ).

Cela suppose au préalable que les Cantons concernés par l’affaire – Genève et Zurich – renoncent à leurs éventuelles prétentions sur une portion de ces 130 millions. «La procédure de remboursement n’a pas commencé, le Canton de Genève n’ayant pas encore répondu», prévient un porte-parole de l’OFJ.

À suivre, 550 millions

Ce montant ne concerne qu’une partie des fonds bloqués en Suisse dans le cadre de cette affaire tentaculaire. Il y a un an, la plus proche conseillère de Gulnara Karimova – qui croupit elle aussi dans une prison ouzbèke – a également été frappée d’une ordonnance pénale en Suisse. Près de 550 millions de francs des avoirs de la fille de l’ex-président lui sont attribués. Il y a un an, le Conseil fédéral s’était aussi prononcé en faveur de leur restitution. Leur confiscation est combattue devant le Tribunal pénal fédéral par l’avocat de Karimova.

Seul le solde des biens séquestrés en Suisse – environ 120 millions – est donc formellement attribué à Gulnara Karimova par la justice. Leur confiscation dépendra d’une éventuelle décision concernant le personnage central de l’affaire.

(TDG)

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