Au tour de l’Afrique de diriger l’OMC?

Un Africain à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)? Vraiment? Le poste sera vacant dès le 31 août suite au départ inattendu du titulaire, le Brésilien Roberto Azevêdo. L’Union africaine (UA) affirme que c’est au tour de l’un des siens d’assumer cette charge prestigieuse. Il est vrai qu’aucun ressortissant africain n’a jamais occupé cette position depuis la création de l’OMC en 1995.

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La posture en faveur d’un directeur africain est toutefois fausse. Elle ne repose sur aucune règle. Pas une des six personnalités qui ont dirigé l’OMC à ce jour n’a été élue sur la base de sa nationalité ou de son appartenance régionale. Le Français Pascal Lamy par exemple était un candidat européen. Certes. Mais il avait été élu en 2005, puis réélu en 2009 sur la base de sa personnalité et son expérience. Que l’Union européenne ait déployé sa puissance diplomatique pour assurer l’élection de son candidat n’était que de bonne guerre.

L’Afrique désunie

Le continent africain peut encore moins prétendre à l’élection de l’un de ses ressortissants d’autant plus que les 54 Etats ne présentent même pas de front uni. L’Union africaine soutient le Suisso-Egyptien Abdel-Hamid Mamdouh, mais le puissant Nigeria fait bande à part et défend la candidature de son ancienne ministre des Finances Ngozi Okonjo-Iweala.

Dès lors, pour se faire élire, le candidat de l’Union africaine doit moins compter sur l’Afrique et davantage sur des critères plus objectifs: maîtrise du sujet, expérience, propositions pour relancer une institution en panne et pour freiner la montée du protectionnisme et, enfin, capacité à bâtir un pont entre les Etats-Unis et la Chine, les deux premières puissances en état de guerre commerciale. Ces critères seront plus décisifs que le passeport de tout candidat.

Une cause perdue d’avance

Abdel-Hamid Mamdouh doit désormais savoir que la revendication pour un directeur africain à la tête de l’OMC est une cause perdue d’avance. Il doit affronter non seulement la Nigériane, mais aussi trois autres concurrents. Il s’agit de la Sud-Coréenne Yoo Myung-hee, du Mexicain Jesus Seade Kuri et du Moldave Tudor Ulianovschi. En embuscade puis plusieurs semaines, le commissaire européen au Commerce, l’Irlandais Phil Hogan, a renoncé lundi à sa candidature.

La rotation par continent? Ce mode a fonctionné pour le poste de secrétaire général de l’ONU. Et encore. En 1982, l’Europe soutenait l’Autrichien Kurt Waldheim pour un troisième mandat. Mais Pékin avait mis son véto et soutenu la revendication de l’Afrique, qui affirmait que son tour était enfin venu. Les Etats-Unis ne voulant pas du diplomate tanzanien Salim Ahmed Salim, un candidat de compromis avait alors émergé. L’inattendu Uruguayen Javier Pérez de Cuéllar devint le patron onusien.

Dans l’histoire de l’OMC même, en 1999 alors que l’Asie prétendait que c’était son tour de diriger l’institution, le mandat de quatre ans fut, faute de consensus, divisé entre le Néo-Zélandais Mike Moore et le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi. Les pays en développement qui avaient soutenu la candidature de ce dernier ont été vite désillusionnés. Au moment de prendre les rênes, il déclarait qu’il n’entendait pas jouer le rôle de leur avocat. Logique. Une fois à la tête d’une institution, tout dirigeant est appelé à jouer la carte globale. Un Africain à la tête de l’OMC ne pourrait en aucun cas privilégier une cause africaine même si elles ne manquent pas. En fait, il ne pourrait que décevoir les attentes souvent démesurées placées en lui.

L’alliance transatlantique et la loi de la jungle

Brandir sa nationalité le temps d’une élection pour glaner quelques voix n’est qu’un leurre. Sauf au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale où, selon une entente transatlantique, Européens et Américains se partagent les postes de direction. Malgré de nombreux appels pour une nomination ouverte et démocratique, c’est toujours un Américain qui dirige la Banque mondiale et un Européen le FMI. L’an dernier, les deux puissances n’ont pas seulement fait fonctionner leur alliance, elles ont aussi torpillé les règles de la limite d’âge pour assurer la nomination de la Bulgare Kristalina Georgieva à la tête du FMI. Avant elle, la Française Christine Lagarde avait été propulsée pour remplacer son compatriote Dominique Strauss-Kahn lui-même embourbé dans une affaire de mœurs.

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La prochaine élection d’ici au 31 août du directeur de l’OMC va sans doute renforcer la notion de méritocratie. Tant mieux pour la gouvernance mondiale. Cette même notion devrait prévaloir au sein de toutes les institutions internationales, y compris au FMI et à la Banque mondiale. Faute de quoi, l’Afrique ou tout autre continent n’aura pas tort de dénoncer la loi de la jungle.

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