Armée et entreprises: même combat?

Les entreprises telles que nous les connaissons aujourd’hui sont une création récente. Certaines sont effectivement assez vieilles comme la société suédoise Stora (aujourd’hui Stora Enso), dont on garde les procès-verbaux du conseil d’administration depuis 1288. Cependant, la plupart ont été créées au XIXe siècle lors de la révolution industrielle. A cette époque, le modèle d’organisation dont elles se sont inspirées était l’armée.

Il en est résulté une terminologie commune: les deux institutions parlent de stratégie, de structure et s’organisent autour de divisions. Les premiers grands livres de management ont emprunté à l’art militaire. Ce furent L’Art de la guerre de Sun Tzu et De la guerre de Carl von Clausewitz.

Aujourd’hui, la relation reste étroite. Les armées envoient leurs officiers suivre des cours dans les universités ou les écoles d’affaires. De l’autre côté, le général américain David Petraeus, qui a commandé en Irak et en Afghanistan et qui a été directeur de la CIA, enseigne désormais à l’Université de Californie du Sud et à Harvard. Enfin, les accords se multiplient en Suisse qui reconnaissent la valeur de la formation à l’armée sous forme de crédits universitaires.

Une coopération essentielle

Il existe une convergence dans les attitudes: leadership, motivation des hommes, exécution des stratégies, esprit de groupe ou gestion du risque et des conflits. Mais il y a aujourd’hui deux nouveaux domaines où une coopération entre l’armée et les entreprises devient essentielle. Ils relèvent de la révolution technologique.

Le premier est celui de la cybersécurité. Plus une organisation – armée ou entreprise – se numérise, plus elle est vulnérable aux attaques informatiques. Déjà dans les années 1980, le général William Rogers, commandant en chef de l’OTAN, suggérait que le meilleur moyen de paralyser une armée très hiérarchisée comme celle de l’URSS serait de bloquer ses systèmes de communication.

L’efficacité des mesures politiques contre un Etat «voyou» comme la Corée du Nord est quand même limitée si celui-ci continue à exporter des produits dans le monde entier

Aujourd’hui, la plupart des armées développent des unités de cybersécurité qui peuvent être tout aussi efficaces qu’une unité de chars. La coopération s’impose avec les entreprises car la technologie vient souvent du secteur privé. Et ce que de jeunes recrues ou officiers peuvent pratiquer à l’armée débouche souvent sur un emploi lors du retour à la vie civile.

Le deuxième aspect, moins connu, est celui de la destruction des flux financiers des organisations terroristes ou des Etats voyous. L’armée israélienne a été un précurseur dans ce domaine; elle a une unité spéciale chargée de suivre et de bloquer les flux financiers qui permettent aux organisations terroristes d’opérer. En fait, la plupart d’entre elles sont organisées comme des entreprises.

Démanteler les financements troubles

Le magazine américain Forbes fait un classement des revenus financiers des grandes organisations terroristes. La plus riche, le Hezbollah, aurait des revenus annuels de plus de 1,1 milliard de dollars. Elle est suivie par les talibans, 800 millions, puis le Hamas, 700 millions, et enfin Al-Qaida avec 300 millions. Jadis, l’Etat islamique bénéficiait d’un véritable trésor de guerre de plus de 3 milliards de dollars en ayant fait main basse sur les dollars entreposés dans les banques à Mossoul mais aussi par le commerce illicite du pétrole. Presque toutes ces organisations sont impliquées dans le trafic de drogue.

Notre sécurité dépend aussi de la capacité des armées et de nos entreprises de démanteler le financement trouble des activités de certains groupes ou Etats. Une entreprise qui ignore cela, comme le cimentier Lafarge en Syrie, s’expose aujourd’hui à de lourdes sanctions internationales. L’efficacité des mesures politiques contre un Etat «voyou» comme la Corée du Nord est quand même limitée si celui-ci continue à exporter des produits dans le monde entier et à en tirer des revenus financiers.

Carl von Clausewitz disait que «la stratégie est l’évolution d’une idée centrale à travers des circonstances en changement perpétuel». Aujourd’hui, ces circonstances, portées par de nouvelles technologies, font de la relation entre l’armée et les entreprises un élément clé de notre sécurité.

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