Après six années décevantes, revenir sur les marchés émergents?

Les actions émergentes alternent les périodes fastes et les années de disette. «Mieux vaut être en phase avec la tendance de fond car les écarts avec l’indice mondial sont considérables», explique Arjun Dicheva, stratégiste auprès de GMO. En effet, les valeurs émergentes ont surperformé l’indice mondial des actions de 268% entre 1987 et 1994, sous-performé de 72% ensuite jusqu’en 1998, surperformé de 230% jusqu’en 2007, sous-performé de 27% jusqu’en 2008, surperformé de 54% jusqu’en 2010. Et ces six dernières années (jusqu’à fin janvier 2016), elles ont sous-performé de 62%. Les dernières années de vaches maigres résultent d’une réduction de l’écart de croissance avec les pays industrialisés, selon Arjun Dicheva.

Les émergents ont tiré les leçons du passé

Les capitaux ont fui les émergents. 1123 milliards de dollars ont quitté ces titres entre 2010 et 2015, soit 4,9% de leur PIB, selon le FMI. L’ampleur du mouvement est similaire aux épisodes précédents. Mais il n’y a pas eu de drame, alors que les dernières périodes de réduction des flux de capitaux se sont traduites par de graves crises financières. De nombreux pays ont tiré les leçons du passé, selon le FMI. Les gouvernements se sont, par exemple, endettés à 75% en monnaies locales plutôt qu’en monnaies fortes. La proportion ne dépassait pas 5% en 1995.

Les analystes qui croient en un changement durable de tendance sont encore rares. Le groupe GMO prévoit que ces sept prochaines années, ce sont les actions émergentes qui présenteront le rendement le plus élevé de toutes les classes d’actifs. Il serait de 4,5% par an alors que celui des grandes valeurs américaines serait de -1,2% par an. Les capitaux repartent vers le sud. Les ETF en actions émergentes ont connu en mars leur plus fort afflux de fonds depuis trois ans: 9 milliards de dollars.

Les cours sont repartis à la hausse (+11% en trois mois en dollars). Si l’on observe les variations entre les pays, on constate une nette reprise de l’Amérique latine, notamment du Brésil (+20% en dollars), alors que la Chine reste nettement dans le rouge.

«L’allocation a été si fortement réduite durant les années de sous-performance que plusieurs gérants vont profiter de l’amélioration des cours pour accroître les positions dans une perspective à court terme», analyse Otto Waser, associé fondateur auprès de R&A Group, à Zurich.

«En raison de la sous-performance passée, des situations de sous-évaluation pouvaient être mises à profit, par exemple dans les obligations émergentes en monnaie forte», estime Fabrizio Quirighetti, directeur des investissements auprès de Syz Asset Management. A son avis, c’était moins évident dans les actions. La surperformance des émergents pourrait se poursuivre si l’environnement de répression financière se maintient dans les pays industrialisés (faible croissance économique et politique monétaire très expansive). «Nous ne pensons pas que la reprise soit durable. La hausse traduit plutôt un effet de rattrapage», ajoute Fabrizio Quirighetti. Il suffit, à son avis, que des craintes de récession émergent aux Etats-Unis ou que, à l’inverse, la croissance économique soit si forte qu’elle provoque une révision haussière des perspectives de taux d’intérêt pour que le mouvement prenne fin.

Attendre des confirmations

«Une hirondelle ne fait pas le printemps. Je préfère attendre la seconde pour parler de retournement des marchés émergents», avertit Michael Bolliger, responsable de l’allocation des actifs émergents au sein d’UBS. La hausse des actions émergentes a été sensible ces derniers mois, «mais les moteurs de la reprise sont d’ordre avant tout technique, comme un rebond du pétrole, une augmentation de la propension au risque et un affaiblissement du dollar. Une partie de ces éléments, voire tous, pourraient prendre une direction opposée ces prochains mois», ajoute l’analyste.

Michel Bolliger observe une forme de redécouverte des émergents. «Les clients sophistiqués expriment leur intérêt et posent des questions très précises», constate-t-il. Les hausses proviennent avant tout d’Amérique latine (+20% depuis le début de l’année en dollar), mais les principaux indices asiatiques, encore en baisse par rapport au début de l’année, se sont aussi repris ces dernières semaines. «Le risque d’atterrissage brutal en Chine semble s’être fortement réduit», selon UBS.

A un épargnant qui n’aurait aucun titre dans ces pays, le stratégiste recommande de passer à l’acte. D’une part, les marchés émergents représentent une part importante de la croissance mondiale et devraient figurer dans un portefeuille diversifié. D’autre part, on ignore trop souvent le marché obligataire. Or la dette émergente a rapporté 3,5 à 4% en dollars en 2015.
UBS propose actuellement environ 4 à 6% en actions émergentes et 4% en obligations émergentes pour un portefeuille privé d’un client présentant une propension moyenne au risque. Michael Bolliger se dit prudent à l’égard de l’Amérique latine et davantage constructif vis-à-vis de l’Asie. S’il fallait favoriser un marché particulier, le stratégiste mentionnerait, dans une optique tactique et non pas à long terme, les actions turques, en raison d’une conjoncture favorable et d’une monnaie stable.

Dans un portefeuille de type balancé (allocation stratégique en actions: 45%) ayant comme monnaie de référence le franc, la part stratégique investie en actions des marchés émergents s’élève à 6,5% du portefeuille chez Credit Suisse. «Bien que nous ayons une opinion neutre sur les actions des marchés émergents dans son ensemble, nous favorisons actuellement la région Asie (Taiwan, Corée du Sud, Indonésie en particulier) et sommes plus prudents sur l’Amérique latine (Brésil, Pérou principalement)», indique Florence Lombardo, stratégiste auprès de la grande banque.


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