André Marchandise, le discounter qui s’ennuyait

Il a un homonyme qui préside un club de pétanque dans les Ardennes, et un autre qui est photographe en Belgique. Cet André Marchandise là, c’est celui qui a inauguré mercredi à Estavayer-le-Lac (FR) la nouvelle aile de son centre de santé La Pierre Blanche. Spécialisé en médecine intégrative – une approche combinant médecines conventionnelle et complémentaire –, le bâtiment a coûté 27 millions de francs, payés de la poche du septuagénaire.

Le mécène est Liégois (Belgique), mais il réside depuis près de vingt ans en Suisse, actuellement du côté de Pully (VD). Il n’a concédé que peu d’interviews depuis son retrait des affaires en 2004. Mais cela n’a pas empêché le magazine économique Bilan de le classer parmi les 300 plus riches de Suisse, avec une fortune estimée en 2017 entre 200 et 300 millions de francs. Des chiffres qu’il réfute: «J’ai appelé la rédaction pour leur dire que c’était faux. J’ai vendu Trafic, et puis j’ai tellement donné d’argent ici et là.»

Ce destin qui nous domine

Trafic, c’est la chaîne de magasins low cost qui lui a permis de faire fortune en Belgique. Ou, comme il le dit, de se «faire un petit matelas». C’était juste après le décès de son père, alors qu’il n’était âgé que de 21 ans. Aîné d’une fratrie de cinq, il lâche ses études pour reprendre les six supérettes alimentaires de la famille parce qu’on «a tous un destin qui parfois nous domine».

Et quand on porte le patronyme de Marchandise, ce destin se présente parfois sous la forme d’un outlet, au détour d’un voyage à Atlanta. Il y découvre un nouveau modèle d’affaires qu’il importe en Belgique. «Il y avait deux magasins vendant des choses identiques. L’un prenait 17% de marge, l’autre 23%. Devinez lequel était plein?» sourit-il.

De retour de Belgique, il se débarrasse des supérettes et réinvesti dans sa propre chaîne de magasins low cost en 1983. Spécialisé dans le textile et les produits de type bazar, Trafic atteint, en 2016, 84 enseignes à travers la Belgique, la France et le grand-duché de Luxembourg. Le marché est aujourd’hui saturé, selon André Marchandise qui n’est, lui, plus à bord depuis une décennie: «Je m’ennuyais. Ce qui m’intéresse, c’est le développement», concède-t-il.

Devenir autre chose qu’un discounter

Le septuagénaire concède qu’il ne comprend plus grand-chose à l’e-commerce parce que «tout évolue tellement vite» et que les hypermarchés doivent réinventer le modèle qui leur avait permis de «disrupter» les argenteries et les maroquineries.

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Les chantres du dropshipping et de l’argent décomplexé? André Marchandise a vaguement entendu parler de ces vendeurs 4.0 qui ont adapté à l’e-commerce le modèle qui lui a réussi. Il affirme toutefois qu’on «ne peut pas faire de l’argent sans mettre des valeurs derrière» puis enchaîne en brandissant une citation sur le «destin des civilisations», qui dépérissent quand le progrès technologique est plus rapide que la réflexion éthique. «Le plaisir de vivre n’a jamais été aussi bas en Occident», assène-t-il.

Lui a en tout cas choisi de devenir autre chose qu’un discounter. Après un passage par des fonds immobiliers qui le rapprochent de la Suisse et ses montagnes, le natif du Plat Pays décide de s’y établir parce qu’il a toujours «rêvé d’y finir [s]es jours».

Conscience et dette de vie

En attendant, comme il ne peut se contenter de randonnées et d’ornithologie, il devient actionnaire majoritaire du centre de santé La Corbière en 2014. Il le renommera La Pierre Blanche après avoir acheté le château attenant en 2016 pour y installer un programme de réadaptation oncologique, puis lancé 18 mois de travaux pour construire un pavillon consacré aux soins médico-thérapeutiques. Gestion du stress, acupuncture ou homéopathie: des programmes tarifés entre 990 et 6500 francs la semaine. C’est le bâtiment que le mécène est venu inaugurer mercredi.

Le millionnaire avait-il une dette morale à rembourser? Sur son siège couleur cardinal, devant l’une de ces entrées en bois qui accueillent déjà les premiers patients, André Marchandise ne mentionne que le «plaisir de l’innovation». Mais aussi: une étape normale parce que «la vie nous impose d’aller chercher la meilleure partie de nous-mêmes».

Son côté prophète New Age, il l’assume totalement. D’autant qu’il a installé une partie de sa bibliothèque personnelle à La Pierre Blanche: 1550 livres sur la rémission en neuf points, la méditation ou le yoga. «Pendant mes réunions professionnelles, des gens me disaient parfois qu’ils avaient l’impression d’être entrés dans une secte, se souvient-il. Mais aucun de mes cadres ne m’a jamais quitté.»

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