Affaire Bouvier, Monaco au cœur d’une guerre des nerfs

Frank Michel déguste un verre de Sancerre rouge assis dans un coquet restaurant de Monte-Carlo. Ici rien ne se passe ou presque. Seule cette incroyable guerre judiciaire qui oppose depuis maintenant quatre années le Genevois Yves Bouvier à l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev fait grincer les portes du Palais princier. Une guerre dans laquelle cet avocat assure une défense acharnée du marchand d’art helvète face au richissime propriétaire du club de foot de l’AS Monaco.

L’acquisition d’une fastueuse collection de toiles de maîtres, dont le fameux «Salvator Mundi» revendu depuis au prix record de 450 millions de dollars, est au cœur d’un conflit dont cet ancien bâtonnier est devenu l’un des enjeux prioritaires. Frank Michel fut au cœur du «Monacogate», une affaire au parfum de scandale révélée en 2017 qui mit en évidence des liens pour le moins étroits du Russe avec la justice et la police du Rocher. L’ouverture d’une instruction pour trafic d’influence et corruption provoquera la démission du directeur des Services judiciaires, Philippe Narmino. Derrière tous ces événements se profile la silhouette trapue de l’avocat.

Avocat sous pression

Le balancier semble repasser ces derniers temps du côté du Slave, qui sourit des curieux déboires de son plus ardent détracteur, poursuivi désormais pour «violation du secret de l’instruction». Franck Michel, Monégasque de souche – «depuis le Moyen Âge», s’amuse-t-il à préciser –, juge cette procédure abusive, et pour une seule raison: le secret de l’instruction n’existerait pas à Monaco…

Les policiers saisissent le disque dur de mon ordinateur qui contient l’ensemble de mes dossiers numérisés, ce qui est illégal

«Une première perquisition est opérée en septembre 2017 à mon domicile, puis à mon cabinet. Les policiers saisissent le disque dur de mon ordinateur, qui contient l’ensemble de mes dossiers numérisés, ce qui est totalement illégal. J’ignore où se trouve ce disque dur. S’ensuit un nouveau placement en garde à vue, plus musclé, avec lacets enlevés et mise en geôle. Je viens de recevoir une nouvelle convocation, je ne m’y rendrai pas», raconte-t-il.

L’emprise supposée du discret Rybolovlev sur l’institution judiciaire serait donc toujours prégnante et ce malgré les révélations du journal «Le Monde» en septembre 2017. On découvrait ainsi, un brin éberlué, le contenu d’échanges intimes de SMS entre Christophe Haget, patron de la police judiciaire, et Tetiana Bersheda, avocate et femme de confiance de Dmitri Rybolovlev. L’enquête se concentre alors autour d’un fameux voyage à Gstaad de Philippe Narmino, voyage marqué par un séjour dans le chalet du Russe en pleine enquête Bouvier. L’Helvète n’a pas manqué d’évoquer par la suite un «guet-apens» qui a conduit à son inculpation pour «escroquerie» (lire encadré).

«Monaco, le pays de la peur»

Frank Michel témoigne aujourd’hui d’un climat de plus en plus délétère: «Les échanges de SMS démontrent que des policiers étaient prêts à mettre des hommes en prison pour faire plaisir à Dmitri Rybolovlev. Jusqu’ici, Monaco était un État de droit. Je tiens à préciser que le prince Albert n’y est pour rien. Tout s’est passé dans son dos, contre ses intérêts et contre lui. Monaco est devenu le pays de la peur.»

Quant au dossier d’escroquerie, à en croire l’avocat, il ne serait plus qu’une sorte de «zombie judiciaire»… «Cette affaire a débuté bien avant mon arrivée, précise la procureure générale de Monaco, Sylvie Petit-Leclair. Et elle s’est déroulée dans un climat assez nauséabond, c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai été nommée récemment et je reprends toute la procédure. Mon intention est de revenir aux fondamentaux du droit.» La magistrate déclare en outre ignorer les développements actuels de l’instruction menée à l’encontre de Frank Michel.

Sylvie Petit-Leclair nous éclaire en revanche sur la gestion des affaires Bouvier: «Je confirme qu’une audience importante se tient en juillet prochain devant la Chambre du conseil, saisie notamment par l’avocat d’Yves Bouvier de requêtes en nullité de la procédure initiale d’escroquerie. La cour va devoir se déterminer au regard d’éléments recueillis postérieurement à l’inculpation des requérants, dont certains se trouvent dans le dossier ouvert pour corruption et trafic d’influence. La question est notamment de savoir si le fait que M. Narmino soit allé à Gstaad a eu ou non une influence véritable sur la procédure qui doit assurer à chacun l’accès à une justice équitable et impartiale. Je souhaite également que les dossiers en cours progressent rapidement.»

Quelle incidence en Suisse?

C’est également le souhait d’Hervé Temime, l’avocat français de Dmitri Rybolovlev, pour qui «l’escroquerie ne fait aucun doute». «M. Bouvier a dupé M. Rybolovlev. Il a affiché une qualité de mandataire alors qu’il était en réalité le vendeur des toiles. Les échanges de mails prouvent qu’il s’attache à tromper mon client.»

Reste à évoquer l’incidence d’une possible annulation de procédure à Monaco sur le devenir de l’instruction similaire ouverte à Genève. Yves Bouvier est placé ici sous le statut de prévenu depuis 2017. Me Marc Henzelin gère le volet suisse des dossiers Rybolovlev. Il assure que «quoi qu’il se passe sur le Rocher, cela n’aura aucune incidence sur la procédure ouverte à Genève».

De source judiciaire non officielle mais sérieuse, on estime au contraire qu’il n’est pas possible de juger une même personne deux fois pour les mêmes faits. Une annulation de la procédure d’escroquerie à Monaco pourrait donc bel et bien obérer les velléités judiciaires de Dmitri Rybolovlev en Suisse. Mais la justice du Rocher ira-t-elle jusque-là, au risque de se déjuger?

(TDG)

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