Actifs digitaux: vers des infrastructures intégrées

Les progrès technologiques ont depuis toujours sculpté le tissu de relations de plus en plus complexes entre les acteurs du monde économique. Le début du XXIe siècle a ainsi été marqué par l’accélération croissante de la numérisation, en particulier dans le domaine financier – ce fut l’émergence de la fintech et les premières expérimentations avec un nouveau mode de fonctionnement d’échanges de valeur basé non plus sur une centralisation auprès d’un tiers de confiance, mais sur des registres distribués (distributed ledger, dont la technologie blockchain) et la cryptographie.

Les choses ont toutefois bien évolué depuis la bulle du bitcoin et la frénésie des initial coin offerings (ICO).

L’ère de la «tokénisation»

Aujourd’hui, l’on entre dans l’ère que l’on pourrait appeler de la «tokénisation», soit de la représentation digitale d’actifs financiers (e.g. actions ou obligations) ou non financiers (e.g. immeubles, œuvres d’art) sur un registre distribué. Le concept sous-jacent n’est pas nouveau – les instruments du marché des capitaux ont pour la plupart subi une dématérialisation complète en tant que titres intermédiés (cf. loi fédérale sur les titres intermédiés du 3 octobre 2008) et n’existent que dans des registres. Ce qui est nouveau, c’est la désintermédiation et la décentralisation.

Or, si tant la technologie que les bases juridiques permettent déjà – en Suisse à tout le moins – de «tokéniser» pratiquement n’importe quel actif, il manque encore des infrastructures réglementées permettant un négoce et un échange desdits actifs digitaux. En effet, l’on assiste actuellement à un changement de paradigme – le passage d’infrastructures «classiques» centralisées à des modèles de fonctionnement décentralisés en tout ou partie.

Une infrastructure à l’état de projet

En parallèle, l’on constate un effritement dans la distinction entre les infrastructures dites de «négociation» (e.g. bourses et systèmes de négociation) et celles de post-négociation ou règlement (e.g. dépositaires centraux, systèmes de règlement). La promesse des nouvelles technologies est d’intégrer de manière sûre, fiable et à moindre coût l’ensemble des opérations, avec moins d’intermédiaires, respectivement moins d’interventions humaines dans la chaîne de valeur.

Ce type d’infrastructure intégrée du futur n’existe qu’à l’état de projet pour le moment, mais ce n’est qu’une question de temps. En effet, même s’il est encore très fragmenté et segmenté, le marché entre dans la phase que l’on pourrait appeler d’institutionnalisation, de sorte que de plus en plus d’acteurs professionnels intègrent les nouveaux concepts dans leur manière de fonctionner et des infrastructures réglementées offrant toute la chaîne de valeur en matière d’actifs digitaux – de la tokénisation au négoce, en passant par la garde (dépôt) – vont certainement être lancées et devenir pleinement opérationnelles cette année déjà.

Un réseau interconnecté de systèmes de négociation d’actifs tokénisés, tel un «internet» des marchés financiers, verra-t-il le jour dans les prochaines années? La clé du succès passera par l’interopérabilité, la scalabilité et l’adoption de principes d’architecture ouverte (approche dite «open banking»), ce qui présuppose nécessairement l’adoption de standards uniformes.

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