A quoi ressemblera le bureau du futur?

Un an après l’explosion de la pandémie liée au Covid-19, le télétravail n’est désormais plus obligatoire. Pour autant, selon une étude réalisée par le groupe Steiner, 91% des personnes pour qui le télétravail est possible veulent continuer, une part importante regrettant néanmoins les interactions sociales au bureau. Un enjeu de taille pour les employeurs et les concepteurs d’immeubles de bureaux.

Quel bilan concret peut-on faire d’un an de télétravail? Et maintenant, que doivent faire les entreprises? Comment anticiper l’évolution des usages? Dans quelle mesure l’immobilier d’entreprise doit-il ajuster ses surfaces? Comment favoriser le travail collaboratif et la créativité? Pour en discuter, nous avons mobilisé deux personnes:

– Michel Perrin, directeur de la société de services Uditis, entreprise agile. Depuis quatre ans, l’entreprise teste une nouvelle forme d’organisation très horizontale. Les bureaux de l’entreprise, sans place fixe, ne sont qu’un espace de travail parmi d’autres.

– Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte, urbaniste et psychologue du travail en France. Elle est l’auteure de «Comment (se) sauver (de) l’open-space? Décrypter nos espaces de travail».

La vidéoconférence avait lieu le mercredi 9 juin de 17h à 19h dans cet article. Elle était animée par Julie Eigenmann, journaliste et responsable de la page Carrières pour «Le Temps». Découvrez ci-dessous un compte-rendu de cet événement.

Partie 1 / Carte blanche: Quel constat peut-on faire d’un an de télétravail?

Elisabeth Pélegrin-Genel: «Tout d’abord que le télétravail à haute dose individualise la relation de travail. On peut fonctionner tout seul mais on a besoin des autres. On a aussi assisté à une productivité non stop qui peut être gênante. Il n’y a plus vraiment de pause, de respiration, on saute d’une réunion à une autre. Il y a aussi une autre question: comment montrer qu’on est réellement en train de travailler? Je constate donc une réelle difficulté à maintenir une frontière entre travail et hors travail.

Après, il n’est pas question de renoncer aux acquis gagnés pendant cette crise, ils existent. Mais il faut adopter une nouvelle familiarité entre le présentiel et le distanciel, qui se caractérise aussi par une présence intermittente au travail et une montée du «flex office», c’est-à-dire l’absence d’une place de bureau attitrée sur le lieu de travail. Chaque matin, le salarié s’installe là où il trouve de la place.

Enfin, il y a aussi cette problématique de l’invisibilité qui est décelable dans de nombreuses enquêtes. De nombreux salariés ont peur d’être oubliés et de ne pas faire la même carrière qu’avant en venant moins souvent au bureau. Il ne faudrait pas qu’ils se jettent sur des réunions à n’en plus finir pour montrer qu’ils sont là. Je pense que maintenant, avec la fin – on l’espère – de la pandémie, il est important de laisser une liberté de choix du site de travail pour le salarié et d’avoir une réflexion pour optimiser les processus de travail, notamment avec la digitalisation.»

Michel Perrin: «Aujourd’hui, les entreprises changent. Elles sont de plus en plus managées par la confiance. L’entreprise doit donner du sens et il faut partager des valeurs pour être intégré. Le chef devient un accompagnant. Il doit coordonner et non plus diriger.

Je vais parler de mon expérience chez Uditis. En 2015, nous avons amélioré le processus de télétravail en proposant simplement 4 jours par mois. Cela a fonctionné correctement. En 2017 nous avons tenté une rupture. Nous avons opté pour la liberté totale en partant d’un principe: ce qui compte, c’est le résultat. Nous avons constaté que 5% des collaborateurs faisaient entre 2 et 3 jours à la maison par semaine. Les autres en faisaient nettement moins.

Dès le début de la crise sanitaire, en mars 2020, nous avons demandé à nos collaborateurs de ne plus venir dans nos locaux. Que retenir de cette année en télétravail? Il ne faut pas négliger la communication, il est essentiel de garder du lien. Car aujourd’hui, si notre entreprise va bien, nos équipiers souffrent. Ils souffrent de quoi? Du manque de relations.

Pour le futur, j’imagine des espaces de travail qui seront à proximité des lieux de vies de nos collaborateurs, pour environ 7 personnes. Des petits bureaux et non pas un seul lieu organisé en énorme «open space». Ces zones se situeront près des principaux lieux de communication tout comme des alternatives à la campagne seront aussi à disposition. Et une fois par an, nous nous retrouverons tous pour recharger l’ADN de l’entreprise autour d’une table.»

Parite 2 / Questions des internautes

A partir de quand le télétravail devient-il contre-productif?

Elisabeth Pélegrin-Genel: C’est difficile de répondre. C’est surtout les conditions de ce télétravail qui sont essentielles. Travailler de chez soi veut dire savoir s’y mettre, rester concentré, mais aussi savoir se déconnecter. Si vous allez dans une médiathèque, vous n’allez pas travailler avec les gens à côté de vous mais vous allez bénéficier d’une atmosphère propice au
travail. Je n’imagine pas une activité où l’on travaillerait tout seul, isolé, en télétravail. A part -peut-être- pour écrire un livre.

Michel Perrin: Pourquoi fixer des limites alors que chacun est singulier? J’apprécie personnellement très peu le télétravail. D’autres adorent en faire plus. Ce n’est pas un problème, il ne faut pas infantiliser ses collaborateurs.

D’ailleurs, quid de la confiance envers ses collaborateurs en télétravail?

Michel Perrin: Quand on engage des collaborateurs, on engage des personnes avec qui on va faire un bout de chemin. J’ai confiance en mes enfants et pourtant, je ne les vois pas tous les jours! Les résultats sont clairs: il ne faut pas surveiller les gens! C’est plutôt le contraire qu’il faut faire. Oui, certaines personnes ne vont pas respecter les règles, mais c’est très largement minoritaire. 

Comment recréer de la spontanéité au travail?

Elisabeth Pélegrin-Genel: L’aspect psychologique est important à prendre en compte. Je note que l’immense majorité des entreprises ont réussi à continuer normalement leurs activités, malgré des conditions acrobatiques. Il n’empêche que c’est toujours plus compliqué de formaliser, donc de demander une réunion avec son responsable, car on ne se sent pas très bien, alors que cela aurait pu se faire très facilement dans un couloir sur son lieu de travail. Par téléphone ou par Zoom, on aura beaucoup plus de mal à dire que quelque chose nous perturbe. Il ne faut pas perdre cette familiarité qui a toujours existé, demander par exemple à son voisin de table: «Je ne comprends pas comment marche ce logiciel, peux-tu m’aider?». Cela se faisait naturellement et c’est aujourd’hui plus difficile de faire le pas quand on est à distance.

Michel Perrin: L’isolation vécue pendant la crise sanitaire a affaibli l’innovation de l’entreprise. Il ne faut pas oublier que son ADN se forge aussi par la collaboration entre les salariés. Notre rôle, même à distance, c’est aussi d’appeler nos collaborateurs pour leur demander simplement s’ils vont bien. Ce n’est pas un crime de le faire.

Le télétravail ne pose-t-il pas un problème sur le sentiment d’appartenance à une entreprise?

Elisabeth Pélegrin-Genel: On l’a vu avec les stagiaires ou les nouveaux arrivants. Cela a été très difficile pour eux de s’intégrer. Ensuite, la culture d’entreprise passe aussi par une certaine routine. Elle n’est pas toujours négative car elle est importante pour nous mettre dans une condition agréable et sans pression au travail. C’est important pour avancer.

Michel Perrin: Quand on est derrière son ordinateur, on travaille en 2D. Mais on est plus complexe que cela! Depuis un an, je vois une grosse efficacité opérationnelle dans le cadre de nos projets. Mais on doit aussi penser à l’humain qui a besoin de voir ses collègues.

Le télétravail ne risque-t-il pas de devenir un piège pour les femmes qui ont des enfants?

Elisabeth Pélegrin-Genel: Effectivement, on pouvait penser que les charges allaient se répartir équitablement entre les hommes et les femmes. En réalité, cela n’a pas du tout été le cas. La plupart des femmes doivent aujourd’hui travailler à la maison tout en s’occupant des enfants et de nombreuses autres choses à la maison. C’est une réalité et il faut qu’elles soient très vigilantes à ce sujet.

Existe-t-il un risque de confusion entre la vie privée et la vie professionnelle?

Elisabeth Pélegrin-Genel: Cette confusion existe depuis l’arrivée du smartphone. Souvenez-vous du slogan de Nokia au début des années 2000: «Je n’ai pas une vie privée et une vie professionnelle, je n’ai qu’une vie». Ce serait vraiment très bien que les entreprises fassent un bilan sans concession pour que chacun puisse expliquer ce qu’il a vécu, ce qu’il veut conserver et ce qu’il ne veut pas conserver. Ceci pour grandir ensemble. Et attention, il ne faut surtout pas demander à des experts de faire ce bilan, c’est aux employés de le faire!

Michel Perrin: Je suis tout à fait d’accord. L’avenir est incertain, il faut construire le futur avec nos collaborateurs et l’expérience qu’on a connu avec eux.

On a parlé durant cette pandémie de nouveaux outils, comme des bureaux virtuels…

Michel Perrin: Il peut y avoir un peu de confort car on améliore notre petite fenêtre virtuelle, c’est vrai. Je suis cependant plus enclin à imaginer une sorte de «cocooning» physique. Pourtant, mon métier est sur le numérique. Après, si c’est pour améliorer les séances de travail, oui les outils nous aident.

Elisabeth Pélegrin-Genel: J’ai ai été frappé par la vitesse avec laquelle nous nous sommes appropriés ces outils. Rappelez-vous au début de la pandémie. Que de fous-rires devant des personnes qui ne comprenaient pas comment activer leur micro ou leur caméra. On va forcément améliorer cette collaboration à distance même si celle-ci n’a finalement pas si mal fonctionné.

Quels sont les principaux risques pour ces bureaux du futur?

Elisabeth Pélegrin-Genel: Les surfaces de bureau vont diminuer, sans pour autant disparaître. La réflexion pourrait être plus grande: le télétravail ne va-t-il pas transformer aussi nos villes? De nombreuses boutiques ont fait faillite dans certains quartiers du fait que les salariés n’étaient plus là. Je pense aussi à ces salariés qui ont décidé d’aller télétravailler à la campagne. La réflexion est très large: vers quel cadre de vie, vers quel type de société nous dirigeons-nous?

Michel Perrin: Je dois ajouter avoir une crainte réelle: que la fin de cette période de déconfinement nous fasse revenir un peu en arrière. L’être humain a toujours beaucoup de peine à se rappeler de l’histoire pour se projeter dans quelque chose de nouveau. Il doit pourtant le faire!

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