Les firmes occidentales se ruent en Iran. Les délégations économiques se succèdent, presque à la queue-leu-leu, à Téhéran et dans les autres pôles économiques de ce pays de 80 millions d’habitants. Demain, une quarantaine de chefs d’entreprises de firmes helvétiques seront dans les bagages du président de la Confédération, et ministre de l’économie Johann Schneider-Ammann, pour vanter les atours de la Suisse en Iran.

La période des sanctions ? Oubliée, même si les banques helvétiques ne seront pas du voyage, encore échaudées par les amendes salées infligées par les Etats-Unis. Or, des transactions commerciales ou financières entre l’Iran et les pays occidentaux se font encore en dollars, ce qui oblige les banques à s’exposer sur la devise américaine. Si, d’aventure, les relations entre Washington et Téhéran devaient à nouveau s’empoisonner, ces institutions financières pourraient se retrouver otages de tensions politiques, et elles ont horreur de cela. L’amende de 8,9 milliards de dollars (environ la même somme d’argent, en francs) que BNP Paribas a dû débourser à la justice américaine en juin 2014 est encore dans bien des mémoires de banquiers. Rappelons que le géant français – et sa filiale genevoise en particulier – s’était fait taper sur les doigts pour avoir commercé avec trois pays alors désignés comme étant ceux de « l’axe du Mal » (Iran, Soudan et Cuba). Et, avec les Américains, on ne sait jamais : Alcon, une entreprise spécialisée dans les produits ophtalmiques, a été placée sous enquête par la justice américaine en 2013 pour avoir vendu ses produits en Iran malgré les sanctions imposées par les Etats-Unis. Actuel propriétaire d’Alcon, le groupe pharmaceutique Novartis s’est refusé à préciser où en était ce litige.

650 salariés pour Nestlé

Avec son rival bâlois Roche, Novartis est présent en Iran. Mais uniquement sur le plan commercial, avec un intérêt évident : les ventes de médicaments pèsent près de 40% du total des exportations helvétiques vers l’ancienne Perse (lire notre graphique). Roche salarie 55 personnes à Téhéran et, comme Novartis, a passé des accords avec des firmes locales pour usiner et emballer ses produits. Aucun des deux géants pharmaceutiques n’envisage pour l’heure d’investir dans un site propre.

Nestlé, en revanche, possède deux sites industriels en Iran, dans la région de Téhéran. Et Nestlé Iran emploie plus de 650 employés. Tout comme d’autres groupes occidentaux et le leader genevois de l’inspection SGS, Nestlé n’a jamais déserté ce marché. En cas de redémarrage des activités, c’est un avantage. « Nous évaluons actuellement les implications de la levée des sanctions sur nos activités en Iran, mais il serait prématuré de se prononcer davantage pour le moment », précise une porte-parole de la multinationale vaudoise.

Désormais, les groupes helvétiques peuvent sortir de l’ombre, come leurs rivaux allemands, britanniques et italiens. En particulier dans le secteur énergétique, où les partenariats seront juteux. L’Iran va progressivement ouvrir ses robinets d’or noir (500000 barils de plus par jour et, en termes de réserves, le pays est le numéro quatre mondial) mais surtout de gaz (numéro un mondial).

Contrats mirifiques

En attendant ces lendemains qui devraient chanter, des contrats mirifiques sont conclus entre les grandes firmes européennes et des compagnies iraniennes. Fin janvier, Airbus a annoncé lors de la visite du président iranien Hassan Rohani à Paris et Rome la commande de 114 Airbus pour un montant de 17 milliards d’euros (près de 19 milliards de francs). Le constructeur européen prend donc ses marques, alors que son rival américain Boeing doit ronger ses freins.

Les Iraniens sont impatients de conduire des automobiles. Les fabricants l’ont bien compris. Le groupe tricolore PSA va, par exemple, créer en Iran une coentreprise qui pourra investir jusqu’à 400 millions d’euros (environ 440 millions de francs) sur cinq ans dans la conception et la production de véhicules. Cette nouvelle joint-venture avec Iran Khodro, partenaire historique du constructeur automobile français, vise à produire plusieurs modèles Peugeot à partir du second semestre 2017.

Ces accords se déroulent aussi dans des secteurs plus inattendus, à l’exemple du domaine ferroviaire. Le géant allemand Siemens va vendre 500 trains de passagers à l’Iran. La compagnies nationales de chemins de fer française et italienne ont aussi décroché des accords, agissant ainsi comme des représentants de commerce pour l’industrie ferroviaire de leurs pays. A l’exemple du groupe français Alstom, aujourd’hui propriété du géant américain General Electric, qui a fait profil bas en Iran, malgré les sanctions. Les plans de développement, dans ce domaine, pourraient s’élever à 22 milliards de francs, a récemment précisé Diego Diaz, directeur des projets internationaux à la SNCF.

Faut-il s’y ruer?

Faut-il se ruer en Iran ? Les premiers arrivés seront les mieux servis ?
« Le poids de l’Etat dans l’économie représente un enjeu important en regard de l’ouverture économique », admet Ramin Rabii, associé au sein de la société iranienne de conseil financier Turquoise Partners. « Mais les conditions offertes aux entreprises sont plus sûres que dans d’autres marchés émergents comparables », ajoute ce consultant basé à Téhéran, qui cite les facilités pour engager des cadres expatriés ou la possibilité pour les firmes étrangères à posséder 100% du capital.

L’Iran n’est pas pour autant un paradis pour entrepreneurs. La corruption est l’un des principaux maux dont souffre le pays. Selon Transparency International, une ONG qui met sous pression les Etats en leur décernant des notes, l’Iran occupe une place médiocre dans son classement, qui va de 1 (moins corrompu) à 168 (là où la corruption sévit le plus). L’ancienne Perse est 130e, en compagnie du Paraguay et de l’Ukraine, dans une meilleure situation que l’Irak ou le Venezuela, mais bien pire que la Moldavie ou le Guatemala. Les routes vers les marchés de l’ancienne Perse promettent de ressembler davantage à un sentier pierreux qu’à une autoroute goudronnée.

(TDG)

(Créé: 25.02.2016, 07h53)